
La quête du Sirr
L’histoire récente de la voie Qadiriya Boutchichiya remonte à Sidi Boumédiène, né en 1873 près d’Oujda. Descendant du Prophète et de Moulay Abdelkader El Jilani, sa famille s’était installée au Maroc après être venue d’Irak. Sidi Hamza explique que le « secret spirituel » (Sirr) a parfois quitté la famille pour y revenir plus tard selon la volonté divine. Jusqu’alors, la voie était pratiquée pour la bénédiction (Tabarouk), mais sans l’éducation spirituelle complète.
L’origine du nom « Boutchich »
Le nom provient d’un ancêtre, Sidi Mohamed Kadiri. Lors d’une visite chez un saint homme, les invités reçurent un grand plat de tchicha (orge grillé). Par politesse ou calcul, personne ne toucha au plat, sauf Sidi Mohamed qui, poussé par une faim immense, mangea tout le plat prévu pour dix personnes. Le saint déclara alors : « C’est lui qui a tout pris », signifiant qu’il avait absorbé toute la bénédiction. Dès lors, il fut nommé « Boutchich ».
La Résistance et l’Éveil
La lignée Boutchich a produit de grands maîtres et des résistants, comme Sidi Mokhtar, qui prit les armes contre les troupes françaises en 1907. Sidi Boumédiène a commencé par une pratique religieuse classique et exotérique, pensant que sa lignée suffisait. Cependant, en fréquentant des disciples simples mais hospitaliers, il prit conscience de son « sommeil spirituel » et ressentit le besoin de trouver un véritable maître.
La Quête du Maître
Sidi Boumédiène chercha longtemps un guide, se mettant au service de quiconque semblait posséder la sagesse. Un jour, un saint nommé Sidi Mazouni interpréta l’un de ses rêves comme le signe qu’il deviendrait l’initiateur d’une voie aux arômes spirituels particuliers. Finalement, il fut orienté vers un homme nommé Sidi El Mehdi Belarbi. À sa grande surprise, cet homme était son voisin, qu’il considérait jusque-là comme une personne de peu d’importance.
Le Maître « Caché » : Sidi El Mehdi
Sidi El Mehdi était un personnage étrange qui se faisait passer pour un « bouffon » ou un homme simple auprès des notables pour cacher sa sainteté. Sous sa direction, Sidi Boumédiène vécut l’expérience du Fana (l’extinction en Dieu). Il pratiquait avec une telle intensité qu’il utilisait de l’oignon pour rester éveillé durant ses invocations nocturnes.
L’Héritage Spirituel et Fès
Sidi Boumédiène parcourut le Maroc pour recueillir l’héritage de plusieurs maîtres. Une étape cruciale fut sa rencontre avec Sidi Mohamed Lahlou à Fès. Suite à ses enseignements, il fut saisi d’un état d’extase intense (Hal). Son maître lui confirma par lettre que ces tremblements étaient le signe de l’amour divin : « C’est l’affaire des amants lorsqu’on leur parle de leur bien-aimé ».
La Doctrine : Rigueur et Pureté
La voie est une synthèse des héritages Qadiri, Tidjani et Chadhili. Sidi Boumédiène était un maître d’une rigueur extrême.
Ascèse : Les disciples dormaient sur des pierres et se nourrissaient de figues de barbarie.
Pureté : Il était obsédé par la propreté rituelle. Il lavait lui-même ses vêtements et même les billets de banque, affirmant que l’argent était plein de « microbes » physiques et spirituels. Il préférait « une poignée d’abeilles plutôt qu’une volée de mouches » (peu de disciples, mais sincères).
Un Soufisme Moderne
Sidi Boumédiène a adapté le soufisme à l’époque moderne. Il enseignait que le soufi doit être « le fils de son temps ». Il encourageait les disciples aisés à ne pas porter de vêtements rapiécés pour paraître humbles, mais à vivre dans le confort et la beauté. Pour lui, connaître Dieu dans la Majesté et la Beauté était supérieur à une pauvreté ostentatoire.
Fin de vie
Sidi Boumédiène est décédé en 1955. Il a transmis son autorisation spirituelle à Sidi Hamza (qui était alors jeune) et à son père Sidi Hajj Abbas. Il repose aujourd’hui à Madagh, devenu le centre mondial de la Tariqa Qâdiriya Boutchichiya.

