
Il y a des hommes dont la présence apaise avant même qu’ils ne parlent. Sidi Jamal Al‑Qadiri Al‑Boutchichi (1942‑2025) fut de ceux‑là : un maître soufi discret, profondément ancré dans l’amour d’Allah et du Prophète ﷺ, héritier de la voie Qadiriya Boutchichiya et fils du grand Cheikh Sidi Hamza qu’Allah sanctifie leurs Secrets. Pendant des décennies, il a accueilli les cœurs en quête, les a accompagnés dans le dhikr et les a orientés vers la miséricorde divine, sans bruit, sans mise en scène, avec une douceur devenue son empreinte.
Une vie consacrée à Allah et au service des cheminants
Des racines bénies à Madagh
Sidi Jamal naît en 1942 à Madagh, petite localité de l’Oriental marocain devenue un grand centre de lumière spirituelle. Il grandit dans le parfum du dhikr, des veillées de rappel d’Allah, de l’accueil des voyageurs de la voie.
Fils du Cheikh Sidi Hamza Al‑Qadiri Al‑Boutchichi, il reçoit dès l’enfance une éducation où la tendresse du père se confond avec la transmission du maître : amour du Coran, attachement au Prophète ﷺ, générosité, dévouement au service des autres, respect de la Sharia et approfondissement des réalités spirituelles.

Une intelligence du cœur et de l’époque
En plus de cette formation intérieure, Sidi Jamal poursuit des études supérieures et consacre en 2001 une thèse à :
« L’institution de la zaouïa au Maroc entre authenticité et modernité ».
Cette problématique traverse toute son œuvre : rester fidèle à l’authenticité de la voie tout en répondant aux transformations du monde contemporain. Chez lui, la réflexion intellectuelle ne remplace jamais la lumière du cœur, elle en est l’extension.

La succession au service de la voie
Après le rappel à Dieu de sidi Hamza en janvier 2017, Sidi Jamal est reconnu naturellement comme guide spirituel (cheikh, murshid) de la Tariqa Qadiriya Boutchichiya.
Il accepte cette charge non comme un honneur, mais comme une responsabilité devant Allah. Sous sa guidance, la zaouïa de Madagh continue d’accueillir les chercheurs de vérité venus du Maroc et du monde entier, de toutes générations et de tous horizons.
Durant ces années, il poursuit dans la discrétion une autre mission, celle de parachever la transmission initiée par Sidi Hamza à Sidi Mouad, appelé à porter, le moment venu, la amâna (responsabilité spirituelle) de la voie. Un cercle restreint de disciples est peu à peu tenu dans la confidence par Sidi Jamal : parfois par injonction directe, parfois par allusion (une insistance discrète à se rapprocher de Sidi Mouad et à l’entourer), et parfois par dévoilement spirituel (kashf).
La voie Qadiriyya Boutchichiyya sous sa lumière
Madagh, un point sur la carte, un centre dans les cœurs
La Tariqa Qadiriyya Boutchichiyya s’inscrit dans la famille des voies Qâdiriya, rattachées au pôle fondateur de la voie, Sidi Abd al‑Qadir al‑Jilani. À Madagh, ce rattachement se vit dans une vie quotidienne faite de dhikr, d’enseignements spirituels, de service et d’accueil.
Avec Sidi Jamal, la zaouïa demeura un refuge pour les cœurs en quête de vérité, un foyer de dhikr, un lieu d’apprentissage où l’on réapprend à prononcer « Allah » avec sincérité.

Héritier du secret de la voie
Dans le langage des gens de la voie, on dit que Sidi Jamal a reçu de son père le « Sirr » (le secret spirituel qui rend la voie opérative). Cette transmission ne se résume pas à une fonction extérieure, ni ne s’hérite par testament. C’est un dépôt intérieur qui se reconnaît à ses fruits : la transformation réelle des cœurs.
Ceux qui ont côtoyé Sidi Jamal témoignent d’un maître authentique, présent sans peser, ferme sans dureté, proche de ses disciples, absent à lui-même.
Les axes de son enseignement
La retraite dans le cœur
Fidèle à l’esprit de la voie, Sidi Jamal rappelait que la retraite du soufi n’est pas une fuite du monde, mais une présence à Allah au cœur du monde. Cette retraite n’est pas un isolement. Elle se vit dans le travail, au sein des familles, dans la charge des responsabilités. Là où le dhikr ne s’arrête jamais. Sidi Jamal le rappelait souvent : le corps à la boutique, le cœur dans le Royaume (al-jasad fi-l-hânût wa-l-qalb fi-l-malakût).
« Ce secret (sirr) ne se niche dans un cœur, que lorsque ce cœur se purifie. Et il ne se purifie que grâce à l’invocation et la répétition de la formule d’unicité la illaha illa llah. Toute chose a une gomme polisseuse, et la gomme qui polit les cœurs est l’invocation d’Allah. »
Sidi Jamal

L’union de la Sharia et de la Haqiqa
Pour lui, la Sharia (Loi divine) et la Haqiqa (Vérité divine) ne s’opposent pas, elles se complètent. Sans Sharia, la quête intérieure se perd dans l’illusion. Sans Haqiqa, la pratique extérieure se fige et se vide de sens.
« La tarîqa est bâtie sur le Livre et la Sunna. Ce que vous donne l’envoyé d’Allah, prenez-le et ce qu’il vous interdit, abstenez-vous en. »
Sidi Jamal
Son enseignement insistait sur l’amour des autres, le pardon, l’abnégation totale au service des créatures d’Allah, le non-jugement, l’attachement à la Sunna du Prophète ﷺ, une vie dictée par ce qui est licite, la purification du cœur de l’orgueil, de la rancœur et de la jalousie, et la recherche de l’Ihsân (l’excellence) : « adorer Allah comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit ».
Ces vertus n’étaient pas chez lui de simples consignes à appliquer, elles étaient l’effet naturel de sa vie intérieure. Et il en nommait l’expérience par une expression qui lui était chère : le vin divin. Une notion qu’il aimait rappeler lors des soirées d’évocation des noms divins, de chants soufis (samâ’) et de mudakara (échanges spirituels) en compagnie de ses disciples. Le vin divin… Ces moments de communion étaient en effet des moments d’ivresse intense où la présence divine et ses effets sur les cœurs étaient perceptibles.

La voie du juste milieu
Sidi Jamal incarnait le juste milieu de la voie muhammadienne : fermeté sans fanatisme, ouverture sans dilution, douceur sans faiblesse. Il invitait à un Islam de miséricorde et de magnification (ta’zîm), fait d’éducation patiente des cœurs plutôt que de jugement.
L’habit de la pauvreté
Sidi Jamal portait l’habit du faqir : pas de mise en scène de soi, peu de paroles publiques. Beaucoup de dhikr, de regards, de mains posées sur une épaule ou sur le cœur de ses disciples, de veillées d’évocation et de samâ’.
Son autorité spirituelle ne venait ni d’un titre académique ni d’un héritage filial, mais de la transparence de son être au service de la lumière qu’il portait.
« Ce secret ne se connait pas au moyen de la pensée discursive mais par le dhikr. Vous pouvez lire tous les livres, dispenser des conférences, vous ne découvrirez pas ce secret dans les paroles ou les pages écrites. Ce secret est dans les poitrines des Saints. »
Sidi Jamal

Un héritage vivant
Après son départ, la zawiya de Madagh continue d’accueillir les disciples et d’organiser dhikr, retraites et rencontres, sous la guidance de Sidi Mouad, qui perpétue l’esprit et la méthode de ses prédécesseurs.
Mais l’empreinte la plus profonde se lit ailleurs.
Dans le secret du cœur de ceux qu’il a guidés, demeure une perception du monde entièrement vouée au Divin — un goût profond du Secret spirituel des maîtres de la voie, une retraite permanente du cœur au sein même de la vie. Cette inclination constante à choisir les chemins divins malgré les épreuves porte sa marque.
« Communiquez cette voie pour que ses bienfaits profitent au plus grand nombre. »
Sidi Jamal

Continuer la voie, c’est continuer son message
Honorer Sidi Jamal, ce n’est pas seulement évoquer son nom ou ses titres. C’est persévérer dans le dhikr, s’attacher au Coran et à la sunna du noble messager, soigner son caractère et se mettre au service de l’humanité. Demeurer dans le juste milieu, loin des excès, dans la douceur et la patience.
Chaque fois qu’un disciple choisit la miséricorde plutôt que la dureté, la patience plutôt que l’emportement, le dhikr plutôt que l’oubli, il prolonge quelque chose de la présence de son maître — et honore, du même souffle, la chaîne de lumière qui, de Sidi Hamza à Sidi Jamal, et de Sidi Jamal à Sidi Mouad, continue de traverser Madagh.
Témoignage d’un disciple :
Le 8 août 2025, il y a 40 jours, sidi Jamal al Qadiri al Boutchichi quittait son corps pour retourner à Dieu.
Dieu, l’Amour notre Origine commune, sidi Jamal n’a cessé de rappeler à ses disciples, de part le monde, d’éveiller la mention de Dieu sur la langue et dans le cœur.
Dans la lignée de son père, sidi Hamza al Qadiri al Boutchichi, qui fût également son maître spirituel, sidi Jamal incarnait l’humilité, la sincérité, le détachement du monde.
Sidi Jamal était un être vertical enraciné dans un océan de Compassion et Miséricorde.
Un regard, un sourire, un silence, un geste de la main, tout était enseignement spirituel.
Sidi Jamal rappelait que l’égo ne nous quitterai jamais jusqu’à notre dernier souffle. C’est ainsi qu’il rappelait qu’il n’était lui-même qu’un pauvre en Dieu : définition du faqir. C’est certainement ici que se situe la quintessence de son enseignement spirituel : Nous sommes des passants ici-bas
Devenons des serviteurs de l’Amour au service des tous les êtres humains cultivons l’Amour et accueillons l’Universalité.
Son départ vers Allah et la continuité de la voie
Le 8 août 2025, après une période d’épreuves de santé, Sidi Jamal retourne à son Seigneur à l’âge de 83 ans. Sur ordre de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, il avait été transféré à l’hôpital militaire de Rabat, signe de la grande estime dans laquelle il était tenu.
Les hommages officiels parlent d’une figure majeure du soufisme marocain et mondial, mais ceux qui l’ont connu gardent surtout en mémoire le silence habité, le regard plein de rahma (miséricorde) et la main qui guidait sans jamais forcer.

Sidi Mouad, actuel guide de la Tariqa Qâdiriya Boutchichiya
FAQ :
Sidi Jamal Al‑Qadiri Al‑Boutchichi (1942‑2025) était un maître soufi marocain, guide de la Tariqa Qadiriyya Boutchichiyya à Madagh. Fils de Cheikh Sidi Hamza, il a consacré sa vie à l’éducation spirituelle, à la purification des cœurs et à la diffusion d’un Islam de miséricorde, de justesse et de lumière.
Son enseignement invitait à garder un cœur en dhikr au milieu de la vie quotidienne, à unir Sharia et Haqiqa, à vivre la douceur, la tolérance et le juste milieu, et à chercher en toute chose la présence d’Allah et la conformité à l’exemple du Prophète ﷺ.
La zaouïa de la Tariqa Qadiriyya Boutchichiyya est située à Madagh, dans la province de Berkane (Oriental, Maroc). C’est là que Sidi Jamal a grandi, s’est formé et a guidé des générations de disciples.
Après son départ en août 2025, son fils Sidi Mouad Al‑Qadiri Boutchich a pris la direction de la Tariqa Qadiriyya Boutchichiyya. Né en 1983 à Madagh, formé dès l’enfance auprès de Sidi Hamza puis de son père, il poursuit la voie dans la continuité de ses prédécesseurs.
Son héritage se manifeste dans la continuité de la voie à Madagh et dans le monde, dans la transformation intérieure de milliers de disciples, et dans une manière de vivre l’Islam dans la paix, la miséricorde et l’humilité.

