Questions autour de la voie soufie : eau, générosité, cœur et service

Tribune de Daniel Abdel Haq Roussange, d’après sa conférence « La Transformation intérieure ». Troisième et dernier volet : les questions du public, reformulées pour l’écrit, les réponses restent fidèles à la parole du conférencier. Le premier volet portait sur la purification, le deuxième sur l’alchimie des vertus et la servitude.

La séance de questions fit circuler la parole entre islam et christianisme, comme la conférence elle-même. Le conférencier y rappela l’appel coranique adressé aux gens du Livre : « venez à une parole commune » (Coran, 3:64). C’est dans cet esprit que les échanges qui suivent ont eu lieu.

Quel lien y a-t-il entre l’eau et la miséricorde divine ?

Le lien est donné par le Coran lui-même. D’un côté : « et à partir de l’eau Nous avons fait toute chose vivante » (Coran, 21:30), de l’autre, Dieu dit de Sa miséricorde qu’elle « embrasse toute chose » (Coran, 7:156). Le rôle que joue l’eau dans la création, la miséricorde le joue dans l’être : ce par quoi tout vit. Et de même que l’eau des sources ne parvient aux jardins que par des canaux d’irrigation, la miséricorde et le Secret ne parviennent aux cœurs que par des canaux vivants : les maîtres spirituels, qui les transportent et les dispensent.

Les rites de purification par l’eau ont-ils existé dans le christianisme ?

Ils ont existé, dans la tradition monastique notamment, chez les cisterciens par exemple, avant d’être abandonnés. L’Occident chrétien a développé, au fil des siècles, une spiritualité centrée sur la souffrance alors que L’Orient chrétien, lui, est resté davantage tourné vers la lumière, celle de la Transfiguration. Ce sont deux orientations d’une même tradition, et la seconde est plus proche de ce que les soufis entendent par illumination du cœur.

L’âme, le cœur et l’esprit : une même chose, ou des degrés distincts ?

Une seule et même réalité subtile, mais emboîtée comme des poupées russes : l’âme (nafs), le cœur (qalb), l’esprit (rûh), le Secret (Sirr). Chacun ne la connaît que selon le degré où il se tient. L’ignorant ne voit que la première poupée, et croit que tout l’homme est là. Le cheminement spirituel est précisément cette élévation d’un degré à l’autre, de l’âme au cœur, du cœur à l’esprit, de l’esprit au Secret.

Pourquoi centrer toute la voie sur le cœur ?

Parce que le cœur, dans le soufisme, n’est pas le muscle : c’est l’organe de la connaissance, la conscience elle-même. Un hadith le dit avec une force inégalable : « Mes cieux et Ma terre ne Me contiennent pas, mais le cœur de Mon serviteur Me contient. » Il ne faut pas pour autant figer une localisation corporelle : ce cœur-là n’est pas un point du corps qu’on pourrait désigner, c’est le centre de l’être.

Y a-t-il une symbolique de l’élévation, comme dans le christianisme ?

Oui, le symbolisme de l’élévation existe en islam comme ailleurs : on parle de degrés, de montée, de ce qui est haut et de ce qui est bas. Mais il faut se garder de le systématiser, car Dieu est partout. Le symbole oriente, il ne localise pas.

La générosité au quotidien : jusqu’où donner, où placer la limite ?

La question posée était concrète : à force de vouloir donner à chacun, le simple trajet de métro devient infini. La réponse tient dans le discernement : on ne fait les choses qu’à la mesure de ce que l’on est, de son degré. Il faut ordonner : savoir qui l’on peut aider, comment, et pourquoi, et surtout garder l’essentiel, que l’acte soit fait dans l’orientation vers Dieu. Parfois, pour celui qu’on ne peut plus aider matériellement, il reste la prière : c’est l’exemple rapporté de cette personne épuisée à qui le cheikh conseilla de prier pour ceux qu’elle ne pouvait plus secourir, plutôt que de donner au-delà de ses forces. Et il faut peut-être, à un moment, renoncer à se croire généreux : est véritablement généreux celui qui a contemplé le Généreux, sachant que c’est Dieu qui agit à travers l’homme.

Quel rôle joue la parole dans la purification ?

La parole ne purifie pas par elle-même : elle ne fait que révéler ce qu’il y a dans le cœur. C’est pourquoi le travail se fait au-dedans, non sur les mots. Et c’est aussi pourquoi le guide spirituel parle de ce qu’il y a dans les cœurs : sa parole rejoint chacun là où il en est, parce qu’elle vient de plus profond que les mots.


Fin de la série « La Transformation intérieure », d’après la conférence de Daniel Abdel Haq Roussange.

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