Se parer des qualités divines : l’alchimie des vertus et la servitude

Tribune de Daniel Abdel Haq Roussange, d’après sa conférence « La Transformation intérieure ». Deuxième volet d’une série de trois ; le premier portait sur l’eau, le cœur et le miroir.

Nous avons vu ce qu’il faut purifier : l’âme et le cœur. Reste la question décisive, celle du sens même de cette purification. Où mène-t-elle ? Les soufis répondent d’un mot que le hadith prophétique éclaire : il s’agit de se parer, de se caractériser par les nobles qualités, qui sont les qualités divines. Le Prophète, par la bouche duquel Dieu parle, dit : « J’ai été suscité pour parfaire la noblesse des caractères. » C’est ainsi qu’il faut comprendre le processus : un dépouillement des attributs vils, et un revêtement des attributs nobles.

L’alchimie des vertus

C’est là qu’il y a véritablement transformation, au sens que nous avons donné dès le départ. Prenons un exemple simple, présent partout : comment substituer l’humilité à l’orgueil ? Voilà un travail qui ne prend pas un jour. C’est une opération alchimique : se dépouiller des caractères vils et revêtir les nobles. Et dans cette alchimie, l’amour joue un rôle central, presque la substance même de l’opération. Une poésie le dit : celui qui aime se revêt immanquablement des caractères de ce qu’il aime. Tout homme en fait l’expérience, ne serait-ce que dans l’amour d’un époux, d’une épouse, ou dans l’amour maternel. Toute forme d’amour n’est qu’un reflet de l’amour divin. Le problème est qu’entre les parents et les enfants, souvent, cet amour perd sa nature et devient possessif : je veux tout indiquer à mon enfant, je veux le construire à sa place, ce qui est un effet de l’égoïsme de cette âme ignorante, qui a reçu l’amour mais l’a brisé et en a fait son contraire.

Il faut voir ici une double réalité. Cette humilité qui remplace l’orgueil est, au degré de l’âme, une vertu. Au degré du cœur, elle n’est plus seulement une vertu, mais une qualité spirituelle et divine. L’âme est directement le lieu des vertus, car c’est là qu’apparaît le comportement quotidien. Mais on peut se demander : comment les qualités divines peuvent-elles devenir la parure de l’homme ? Car le divin ne se voit jamais de l’extérieur, de même qu’on ne voit pas Dieu extérieurement. La générosité, la miséricorde dont nous parlions, ce sont des attributs divins.

Le pivot : la servitude

Et c’est ici le cœur des choses. Le pivot de cette alchimie, en islam, c’est la servitude, la notion de ‘abd, le serviteur. C’est dans les attributs de la servitude que se cachent, que s’occultent les qualités de la seigneurie divine. C’est la seule voie, et c’est pourquoi les soufis ont tant insisté sur la servitude, l’‘ubûdiyya. Ils disent toujours : la station du tasawwuf, lorsqu’elle est atteinte, c’est la station de la servitude. L’homme est d’abord ‘abd en islam.

Un hadith qudsî, où Dieu parle par la bouche du Prophète, le montre : le Prophète entend une voix divine lui demander s’il veut être un prophète-roi, comme Salomon, ou un prophète-serviteur. Inspiré par l’ange Gabriel, il répond : un prophète-serviteur. Nous avons là une preuve, parmi d’autres, qu’il s’agit d’une voie spirituelle que je qualifie de muhammadienne, pour aller vite, une voie qui s’appuie sur le modèle prophétique.

Les moyens : la compagnie, l’adab, le dhikr, le service

Comment, concrètement, se purifier ? Une tradition spirituelle porte en elle-même les moyens salvateurs et il est inutile de les chercher ailleurs. Le premier est la compagnie spirituelle. Quand on veut apprendre une science, on se met auprès de celui qui la connaît, on l’écoute, on le suit. Une injonction coranique commande d’être avec les véridiques, de fréquenter ceux qui sont sincères et purs : c’est à leur contact qu’on s’imprègne de certains comportements. La première chose qu’on y prend, essentielle, c’est la himma, l’aspiration spirituelle : ces gens communiquent une énergie qu’ils portent en eux, qui nous pénètre imperceptiblement et que nous nous approprions, comme s’ils la partageaient avec nous.

La deuxième chose acquise dans la compagnie, ce sont les convenances spirituelles, l’adab. L’homme a un comportement généralement grossier et il a besoin d’être épuré, comme la pierre que l’on taille avant de la mettre dans le mur. Le soufisme, pour une grande part, c’est l’acquisition, dans le temps, avec effort et patience, de ces convenances : convenances avec ses frères, avec les hommes, avec les animaux, avec celui qui est notre guide, avec le Prophète. Elles requièrent une attention, une concentration, aussi bien dans les actes rituels que dans le quotidien. Écouter, d’ailleurs, cela s’apprend, et c’est très difficile.

Il y a aussi le dhikr, l’invocation, ce moyen permanent qui agit sur le cœur comme un médicament guérit les maladies : les noms que l’on récite sont des noms divins, porteurs d’une énergie lumineuse qui nous nourrit et nous tire vers le haut, en brisant les chaînes qui nous attachent aux réalités sensibles. En arabe, tout est clair : il y a le dhâkir, celui qui invoque, le dhikr, l’invocation elle-même, et le madhkûr, Celui qui est invoqué, Dieu. Trois mots d’une même racine. Et le soufi est parfait lorsqu’il ne reste plus que l’Invoqué, lorsque celui qui invoque et l’invocation s’éteignent en quelque sorte dans Celui qui est invoqué.

Enfin, il y a le service, la khidma, lié à la vie en communauté mais qu’on peut étendre à tout. Les soufis cherchent toujours à se mettre au service de leurs compagnons, et c’est cela qui fait leur noblesse. Les hommes mondains, eux, cherchent toujours à être servis, et c’est cela qui fait leur avilissement. À notre époque, on aime surtout être servi. Cet exercice du service de l’autre est fondamental.

Mettre en pratique ce que l’on sait

Une parole prophétique éclaire tout ceci : celui qui met en pratique ce qu’il sait, Dieu lui fait hériter d’une science qu’il ne connaissait pas. Mettre en pratique une vertu, la générosité par exemple, avec patience et attention, c’est comme frotter les pierres jusqu’à ce que le feu en jaillisse : Dieu peut alors nous dévoiler l’essence même de cette vertu, qui n’est autre que le nom divin qui la porte. Le cas le plus connu est celui d’un soufi marocain, Abû al-‘Abbâs as-Sabtî, qui disait cette formule extraordinaire : l’univers repose sur la générosité. Pourquoi cette vision ? Parce que Dieu lui avait dévoilé l’essence de la générosité, à savoir le Généreux. Vers quelque créature qu’il regardât, il voyait les bienfaits divins se dispenser. On n’arrive pas à la contemplation en s’installant et en dormant, ni par des efforts choisis selon notre bon vouloir, mais par cette mise en pratique de ce que l’on sait, les vertus qu’enseigne le maître.

Encore faut-il du discernement. Il ne s’agit pas d’être généreux sans mesure, dans toutes les situations et à l’égard de n’importe qui : on ne fait les choses qu’à la mesure de ce que l’on est. Il faut commencer par ordonner : savoir qui l’on peut aider, comment, et pourquoi. Et surtout, ne jamais oublier l’essentiel : que cette action soit faite dans l’orientation vers Dieu, pour la Face divine. Sinon, on n’est généreux que pour soi-même. C’est pourquoi la générosité est difficile. Il faut peut-être même, à un moment, renoncer à se croire généreux, car le « moi » n’est jamais humble : dire « je suis humble » est un non-sens, et un mensonge. Est véritablement généreux celui qui a contemplé le Généreux, sachant qu’à ce moment il n’y a de généreux qu’Allah, et que c’est Lui qui agit à travers l’homme.

Un mot ici sur les vertus elles-mêmes, en un sens qui n’est pas moral. La morale peut avoir son utilité pour la défense d’une société, mais elle n’a pas pour but de conduire à la connaissance : elle serait même, du point de vue spirituel, un enfermement. Les seuls êtres vraiment intéressants sur terre, ce sont les mystiques, parce qu’ils brisent cette sphère pour s’élever vers l’esprit. L’idée la plus négative serait d’imaginer, comme certains philosophes occidentaux, une morale universelle, applicable en tout lieu et en tout temps : c’est l’ethnocentrisme européen qui, depuis trois siècles, a tant de mal à se placer de l’autre côté.

La pauvreté, la sincérité, et l’eau qui cherche le point le plus bas

La servitude a un autre nom : faqr, la pauvreté spirituelle. On appelle d’ailleurs ceux qui suivent la voie les fuqarâ’, les pauvres, car face au pauvre il y a toujours le Riche, Allah. C’est l’état de pauvreté que le Christ a manifesté dans les Béatitudes : heureux les pauvres en esprit. Un grand soufi marocain, Mawlay al-‘Arabî ad-Darqâwî, fondateur de la Darqâwiyya, a décrit un état exceptionnel connu dans son cheminement : « Dans cet état, j’étais à la fois ivre et sobre. » C’est le monde des paradoxes, celui de l’alchimie. Et il ajoute cette parole où l’on voit la substitution des caractères : « Dieu a placé ma force dans ma faiblesse, ma science dans mon ignorance, ma gloire dans mon humilité, ma richesse dans ma pauvreté. » Nous sommes notre force et notre faiblesse.

Cette voie doit toujours garder son but en vue. C’est comme un voyage : vous partez de Paris pour Rome, et quoi qu’il arrive d’agréable ou de désagréable en chemin, votre but reste Rome. Celui qui s’intéresse aux phénomènes de la route finit par s’égarer, comme dans l’histoire de ce personnage sulfureux, Till l’Espiègle, qui part avec un but, débarque dans une auberge où se trouve une belle hôtesse, et oublie complètement sa destination. Voilà ce qu’il ne faut pas faire.

La vertu qui résume toutes les autres chez ces hommes de la servitude, c’est le sidq, la véracité, la sincérité spirituelle, qu’on décrit comme l’ombre du soufi, mais une ombre non projetée. Le véritable héritier prophétique est celui qui a cette qualité : la parfaite conformité entre l’extérieur et l’intérieur, l’acte, la parole et la pensée accordés sans aucune fissure.

Soyez comme l’eau : cherchez le point le plus bas.

Sidi Hamza al-Qâdiri Boudchich

Je finirai par cette parole de Sidi Hamza, qui peut résumer tout ce que nous avons dit : « Soyez comme l’eau, cherchez le point le plus bas. » Tout le monde ne le fait pas, et Dieu sait combien c’est difficile car sans Son aide divine, on ne peut rien. Cela fait penser à l’attitude de la prière : dans la prosternation, le sujûd, on est au point le plus bas, le front contre terre, et c’est là, chacun le sait, que l’on est le plus proche de Dieu. Cette position manifeste extérieurement la soumission et la pauvreté, tout en plaçant l’homme au point le plus bas. Ainsi de la Transfiguration christique, où les apôtres sont plaqués à terre devant le jaillissement de la lumière : Jésus montre à ses disciples, en un seul événement, ce que doit être leur transformation, et qu’elle passe par la servitude, par l’indigence.


Deuxième volet de la série « La Transformation intérieure », d’après la conférence de Daniel Abdel Haq Roussange. Le troisième volet rassemblera les questions du public.

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