L’eau, le cœur et le miroir : qu’est-ce que la purification intérieure ?

Tribune de Daniel Abdel Haq Roussange, d’après sa conférence « La Transformation intérieure ». Premier volet d’une série de trois.

Il est des sujets dont on ne parle qu’à voix basse, parce qu’ils touchent à ce qui se transforme en l’homme sans que rien n’y paraisse au dehors. La transformation intérieure est de ceux-là. Les traditions spirituelles, en islam comme ailleurs, lui donnent un autre nom, plus ancien et plus juste : la purification. Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on purifie, et sur le sens de cette purification, car elle n’a rien de commun avec l’idée que notre époque se fait de la propreté.

Purifier, c’est transformer

Quand une chose se transforme, elle perd ses attributs premiers. Un corps qui se transforme perd sa couleur, sa forme, son odeur. La jurisprudence islamique connaît bien cette notion : la transformation est un dépouillement des caractéristiques originelles. La purification a exactement ce sens. On peut penser à un processus chimique, où la matière abandonne ses qualités initiales pour devenir autre chose. Et plus encore à l’alchimie, non pas l’alchimie physique du plomb changé en or, mais l’alchimie spirituelle, ce changement considérable de l’être.

C’est pourquoi il faut d’emblée écarter un malentendu. La notion de pureté, en islam et dans le soufisme, n’a aucune connotation biologique, et encore moins ethnique. En islam, tout ce qui est vivant est pur. Je le répète, car peu de gens le savent : dans l’école malékite, qui est notre école juridique, tout être vivant est pur, et même le contact avec le chien est pur. Ce qui deviendrait impur, ce serait de consommer ce que le chien a touché de sa langue, mais l’animal vivant, lui, est pur. Je prends cet exemple à dessein, pour aller jusqu’au fond des choses : jamais une quelconque impureté ne saurait être attachée à un être humain en raison de ce qu’il est, de son métier ou de son origine. La pureté rituelle, qu’on appelle en islam la tahâra, ne renvoie qu’à la propreté extérieure : se débarrasser des souillures, pour entrer dans la présence divine et prier.

Mais cette pureté extérieure n’a de sens que parce qu’elle en signifie une autre, intérieure. Le lavage que l’on pratique avant la prière fait signe vers une purification bien plus profonde. On distingue ainsi plusieurs degrés, tous liés, où l’un renvoie toujours à l’autre : la purification des membres et des actes, celle de l’âme qui se défait de ses vices, la colère, l’orgueil, et enfin celle du cœur, la plus intérieure de toutes, qui consiste à se dépouiller de tout ce qui n’est pas Dieu pour se consacrer à Lui seul avec cet organe que l’on nomme le cœur spirituel.

Seule l’eau purifie

Une chose est connue en islam : seule l’eau purifie. Pour l’illustrer, les soufis parlent de ce qu’ils nomment al-mâ’ al-mutlaq, l’eau absolue, qui est l’eau de l’Unicité divine, l’eau du tawhîd. Un vers de poésie le dit : celui qui se lave à l’eau du tawhîd entre dans la contemplation du Vrai et quitte le monde de la créature. Cette eau fait allusion à la vivification du cœur par le Secret divin.

Certains ont parlé aussi de l’eau de la Miséricorde, car il existe un lien coranique entre l’eau et la miséricorde. Dieu dit : « et à partir de l’eau Nous avons fait toute chose vivante » (Coran, 21:30). Ce lien se retrouve avec netteté dans beaucoup de traditions, et dans le christianisme en particulier. La Vierge y est appelée reine de miséricorde, et si vous observez les apparitions mariales, vous verrez qu’elles se produisent presque toujours sur une source, une eau qui jaillit là où elle apparaît. Cela se vérifie partout, à Lourdes, à La Salette.

Le passage de l’eau extérieure à l’eau intérieure, c’est donc le passage de la multiplicité, et de la confusion qui l’accompagne, à l’unité. Le soufisme est la science de l’unicité, et le mot même dit l’action d’unifier, de rendre un, comme l’eau est une. La nature elle-même est un livre, une sorte de révélation : tous les ruisseaux qui naissent rejoignent les fleuves, et les fleuves rejoignent l’océan. Même si nous nous percevons comme multiples, tout coule et tout va vers l’unicité divine. La connaissance de l’unité, dit un soufi, est semblable à l’eau qui irrigue l’intérieur et éveille les facultés spirituelles. Voilà l’eau de la purification : celui dont le cœur est ainsi vivifié voit ses facultés spirituelles s’éveiller, comme l’eau qui court dans la nature éveille la végétation et fait grandir les arbres. Ce qu’il nous est donné de voir sensiblement doit nous orienter vers ce que nous devons voir intelligiblement.

Le cœur aveugle, et son éveil

Comment se passe, dans le soufisme, cette purification ? Partons d’un verset très simple : ce ne sont pas leurs yeux qui sont aveugles, mais ce sont leurs cœurs, ceux qui sont dans les poitrines. La vie spirituelle, comme le disent aussi les bouddhistes avec leur doctrine de l’éveil, est toujours un éveil : donner au cœur une vue, une ouïe, non pas au sens des sens extérieurs, mais au sens de facultés intelligibles. Il n’y a que l’œil pour percevoir le sensible ; le cœur, lui, perçoit autre chose, quand il n’est pas aveugle.

L’expression soufie pour qualifier cet éveil est double : tazkiyat an-nafs wa tasfiyat al-qalb, purifier l’âme et illuminer le cœur. Double opération, double travail : purifier l’âme, et illuminer ce cœur enténébré.

Mais qu’est-ce donc que l’âme, le cœur, l’esprit ? Un soufi en a donné l’une des définitions les plus intéressantes qui soient. Il dit que l’âme, le cœur, l’esprit, le Secret, l’intime de l’être désignent en réalité une seule et même chose : une entité subtile, une subtilité seigneuriale, qui fait que l’homme est ce qu’il est. Et il explique comment ces mots, pourtant multiples, ne nomment qu’une réalité selon le degré où elle se tient.

  • Lorsque l’homme se laisse aller aux tendances obscures, à tout ce qui est imparfait, sa réalité n’est que l’âme (nafs). Cœur, esprit, tout ce qui va au-delà lui reste caché, assujetti à cette âme, et sa connaissance s’arrête là.
  • S’il s’élève, s’il passe de l’islam à la foi, alors cette âme se retourne vers son Seigneur, se détache de ses passions, et on la nomme cœur (qalb). La réalité de l’homme, c’est cela.
  • Plus profondément encore, quand cette orientation vers Dieu devient connaissance, une connaissance qui porte encore la cicatrice d’une ignorance, cette entité devient esprit (rûh).
  • Et si la perfection est atteinte, le degré de l’intime de l’être, c’est alors le degré que les soufis ont appelé ihsân, l’excellence dans l’adoration, le comportement et la connaissance.

Tout cela s’appuie, comme souvent, sur le fameux hadith de Jibrîl, qui distingue l’islam (la pratique extérieure), la foi, puis l’ihsân, l’excellence, qui est le degré de la connaissance de l’unité. L’essentiel est là : la réalité intérieure de l’être humain ne peut être appréhendée que selon ce qu’il connaît. Celui qui se contente des choses extérieures reste un être chez lequel on localise le cœur au niveau de la poitrine, ce degré tout extérieur de la religion. On touche ici à quelque chose de proche de certains enseignements du yoga : ces localisations, si on voulait les ramener au corps, évoqueraient les chakras de la doctrine hindoue. Cela existe d’ailleurs dans le soufisme oriental, en Asie centrale notamment, où les maîtres désignent aux disciples des centres subtils, les latâ’if, sur lesquels se concentrer pendant le dhikr, centres rattachés à toute une typologie spirituelle prophétique. C’est une science immense.

Le cœur-miroir, le cœur-bobine

Puisqu’il faut purifier l’âme, il faut savoir ce qu’elle est. L’âme, ce que l’arabe nomme nafs, peut se définir, et j’aime beaucoup cette définition, par l’ensemble des pensées blâmables, des mauvaises pensées : les caprices, les mauvaises habitudes, les jugements erronés que l’on porte sur les uns et les autres, les médisances, les a priori, tout ce cortège qui constitue l’épaisseur même de ce qu’on appelle l’ego, ce mot que je n’aime guère. Ces mauvaises habitudes ne sont pas seulement gestuelles : elles sont aussi, et surtout, mentales. Un soufi disait que le tasawwuf commence par la rupture des mauvaises habitudes, la rupture des habitudes tout simplement. Et toutes ces manifestations de l’ego rendent l’être aveugle : aveugle à la connaissance des autres, aveugle à sa propre intériorité, aveugle vis-à-vis de lui-même. Un triple aveuglement. C’est pourquoi les soufis parlent, à propos de la purification de l’âme, d’un combat à mener, la mujâhada, contre les tendances de l’âme égotique. Une formule célèbre dit : pas de contemplation si ce n’est par le combat.

L’esprit, lui, est d’une tout autre nature. Les philosophes ont entretenu une confusion étonnante entre l’âme et l’esprit, et je mets quiconque au défi d’y voir clair en lisant Descartes, l’un des fondateurs de la philosophie moderne. On en est très vite arrivé, en Occident, à réduire l’homme à un corps et à une âme, ce qui suffit à le couper de la transcendance. Or l’esprit, dans les traditions spirituelles, est une entité lumineuse. Il ne représente pas les tendances ténébreuses, mais la tendance à rechercher la lumière, comme la plante, mise dans un coin sombre, se tourne toujours vers elle. Prenons l’image du rayon et du soleil : le soleil étant l’unicité divine, l’esprit se situe non du côté de l’individu, mais du côté de la transcendance. Il est ce qui oriente l’homme vers la connaissance de Dieu et de lui-même.

Reste le cœur, qalb, dont le nom même, de la racine qalaba, dit l’idée de retournement. Le cœur est conçu comme ce qui se retourne. Un hadith dit que le cœur de l’homme est entre deux doigts du Miséricordieux, et l’on invoque Dieu comme Celui qui retourne les cœurs. Cette capacité fait que le cœur peut être influencé par ce que l’âme lui communique, et souillé par les passions ; mais il peut aussi se retourner et être illuminé par les lumières divines. Le cœur, chez les gens du soufisme, est alors perçu comme le lieu des épiphanies divines, le réceptacle des lumières. Et, plus profondément encore, comme un miroir. C’est pourquoi les soufis parlent du polissage du cœur : l’orienter de sorte qu’il entre en contact avec le céleste. Dégagé des images créaturielles et des impressions qui lui viennent de l’âme, il joue alors le rôle d’un parfait miroir. Un miroir ne fait que refléter ce qu’on met devant lui ; mais un miroir brisé reflète les choses de manière non conforme à ce qu’elles sont.

Un sage racontait, dans les années trente, alors que le cinéma était neuf, cette histoire très simple. Au cinéma, disait-il, il y a la bobine et l’écran. Ce que vous voyez sur l’écran, n’est-ce pas ce qui est dans la bobine ? Imaginez maintenant que la bobine soit votre cœur : ce que vous voyez dans les horizons que vous regardez n’est que ce qui est dans votre cœur. Vous projetez toujours les mêmes jugements, les mêmes concepts, le même regard sur les choses, où que vous soyez et quelle que soit la situation. Si le cœur n’a reçu aucune lumière, il ne projette sur les êtres et les choses qu’il juge que ce qui est déjà en lui.

Cela est capital, car c’est ce qui explique pourquoi, dans une voie spirituelle, on doit casser son jugement, le suspendre : il est, soyez-en sûr, toujours faux. C’est difficile à dire, mais il en est ainsi. Quand un homme juge, dans une voie spirituelle, il n’avance pas. Une sagesse résume tout cela : celui dont le cœur reflète les images des créatures, comment pourrait-il recevoir les lumières divines ? Comprenez bien : ce sont ceux qui se préoccupent sans cesse de ce que font et disent les autres, qui les jugent par là même, et qui ne peuvent, l’esprit ainsi occupé, accueillir autre chose. Une poésie le dit encore : celui dont le cœur est soumis à l’empire de la passion souffre d’une maladie intraitable. Toujours cette même idée : un cœur soumis à la passion est un cœur qu’il faut dégager, pour qu’il redevienne le miroir qu’il est.


Cette tribune est le premier volet d’une série de trois, tirée de la conférence « La Transformation intérieure » de Daniel Abdel Haq Roussange. Le deuxième volet abordera l’alchimie des vertus et la servitude ; le troisième rassemblera les questions du public.

Commentaires

commentaires