L’intelligence spirituelle et son rôle dans la construction de la civilisation morale

Retranscription d’une leçon donnée dans le cadre des dourous al-‘asr, les cours de l’après-midi que la Tariqa Qâdiriyya Boutchichiya organise depuis l’époque de Sidi Hamza, qu’Allah sanctifie son Secret, poursuivis avec Sidi Jamal Eddine, qu’Allah sanctifie son Secret, et qui se tiennent aujourd’hui avec l’idhn béni de Sidi Mouad al-Qâdiri Boutchich, qu’Allah prolonge sa vie. Le texte suit la parole vive de l’orateur, prononcée en arabe. Traduction et adaptation : la rédaction.

Une voie où la science accompagne le cheminement

Cette voie repose sur l’idhn, l’autorisation du maître, afin qu’il n’y ait de confusion ni dans nos mouvements, ni dans nos silences, ni dans nos souffles. Et ces leçons prolongent une tradition constante chez les gens de Dieu : la science légale y a toujours marché de pair avec la science du goût spirituel. L’adage enseigné dans nos cours de fiqh le résume : celui qui apprend le droit sans le tasawwuf se dessèche, celui qui prend le tasawwuf sans le droit s’égare, et celui qui unit les deux (se) réalise. Sidi Hamza, qu’Allah sanctifie son Secret, nous disait dans maintes assises : la droiture d’une voie se reconnaît à ses savants. Tant que les savants y demeurent, elle n’a rien à craindre de la déviation ni de l’innovation, car ils sont les gardiens de la science léguée par le Prophète ﷺ. Et lorsque s’y ajoute l’encadrement des maîtres, le cœur chemine vers Dieu sur une guidance.

Ce que le QI ne mesure pas

Quand on parle d’intelligence, on parle d’abord de la raison, ce ‘aql qui fonde la responsabilité de l’homme devant Dieu. L’intelligence humaine moyenne se mesure, dit-on, entre 80 et 115 ; les génies atteignent 140, et nul ne l’a dépassé. Einstein, le père de l’atome, y est parvenu. Mais posons la question : à quoi cette intelligence a-t-elle servi ? A-t-elle conduit son porteur vers Dieu ? Ce qu’elle a inventé a-t-il rendu l’humanité meilleure ? Car le diable aussi possède l’intelligence. C’est même elle qui l’a perdu : quand Dieu insuffla en Adam de Son esprit, les anges virent la lumière divine et se prosternèrent. Le diable, voilé par son orgueil et par sa propre raison, ne vit que l’argile : « Je suis meilleur que lui, Tu m’as créé de feu et Tu l’as créé d’argile. » Son intelligence s’est arrêtée à la matière. Les anges, eux, ont dépassé la raison nue pour voir la lumière.

Des cœurs pour comprendre

À cette question, le Coran répond : « Que ne voyagent-ils sur la terre afin d’avoir des cœurs pour comprendre ? […] Car ce ne sont pas les yeux qui s’aveuglent, mais ce sont les cœurs dans les poitrines qui s’aveuglent » (Coran 22, 46). Des cœurs pour comprendre. Parcourez la philosophie grecque dans toutes ses ramifications : aucun de ses maîtres n’a parlé de l’intelligence du cœur. C’est la révélation qui a guidé les hommes vers cette intelligence d’un autre ordre, logée dans cette subtilité seigneuriale que Dieu a déposée en l’homme pour l’honorer. Les civilisations bâties sur la seule raison, si riches fussent-elles de leur héritage, ont péri l’une après l’autre : la raison est matière, et la matière passe.

L’anatomie intérieure : quatre cercles

Les savants de l’islam ont déployé cette donnée coranique. Abû Tâlib al-Makkî, maître d’al-Ghazâlî, dans sa Nourriture des cœurs, et at-Tirmidhî al-Hakîm dans son Livre de la différence, ont décrit ce que certains nomment l’anatomie intérieure : comme le chirurgien montre l’organe et sa place, les médecins de l’âme, les connaissants par Dieu, voient par Sa lumière les maladies cachées des cœurs. Le Coran lui-même en parle : « Dis : mon Seigneur n’a interdit que les turpitudes, tant apparentes que secrètes » (Coran 7, 33). Quatre cercles concentriques dessinent cette géographie.

La poitrine, où frappent les germes de l’insouciance

Le premier cercle est la poitrine, as-sadr. C’est là que travaillent les germes de l’insouciance, là que susurre le démon : « … contre le mal du mauvais conseiller, furtif, qui souffle le mal dans les poitrines des hommes » (Coran 114, 4-5). Dans les poitrines, dit le texte, non dans les cœurs. La précision coranique est d’une finesse extrême. Au sujet des gens du Paradis, Dieu dit : « Et Nous enlèverons toute la rancune de leurs poitrines » (Coran 7, 43) : la rancune peut donc atteindre la poitrine, puisqu’il y a quelque chose à enlever. Mais la prière des croyants demande : « Et ne mets dans nos cœurs aucune rancœur pour ceux qui ont cru » (Coran 59, 10) : dans les cœurs, jamais. La poitrine peut être touchée, nous sommes humains ; le cœur doit rester indemne.

Par où le démon frappe-t-il ? Par l’âme qui commande le mal, dont parle le prophète Yûsuf, fils de prophètes sur trois générations : « Je ne m’innocente cependant pas, car l’âme est très incitatrice au mal, à moins que mon Seigneur, par miséricorde, ne la préserve » (Coran 12, 53). Sidi Hamza, qu’Allah sanctifie son Secret, reprenait la parole ancienne des maîtres : ton pire ennemi est ton âme, logée entre tes deux flancs ; si elle t’obéit, l’univers entier t’obéit, et si elle te trahit, l’univers entier te trahit. C’est pour cela que cette science s’appelle le plus grand combat : l’âme est avec toi en tout état, jusque dans la prosternation. Laissée à elle-même, elle prête main forte au susurrement jusqu’à ce que se dépose sur le cœur ce que le Coran nomme la rouille : « Pas du tout, mais ce qu’ils ont accompli couvre leurs cœurs » (Coran 83, 14). Puis viennent l’endurcissement, « vos cœurs se sont endurcis ; ils sont devenus comme des pierres ou même plus durs encore » (Coran 2, 74), et enfin la mort. Le Prophète ﷺ a dit, dans le hadith rapporté par al-Bukhârî : « Celui qui invoque son Seigneur et celui qui ne L’invoque pas sont comme le vivant et le mort. » Et cette mort, beaucoup ne la sentent pas : des cœurs morts dans des corps qui se croient vivants. Car le cœur a une nourriture comme le corps a la sienne : cette nourriture est le dhikr, par la grâce de celui qui fait invoquer. Que cessent l’invocation et l’invocateur, et le cœur durcit, puis s’éteint.

Le cœur, émir du corps

Le deuxième cercle est le cœur, al-qalb, gardé par la sollicitude divine. Les savants lui reconnaissent cinq propriétés. Il est le siège de la foi : « Les Bédouins ont dit : nous avons la foi. Dis : vous n’avez pas encore la foi. Dites plutôt : nous nous sommes simplement soumis, car la foi n’a pas encore pénétré dans vos cœurs » (Coran 49, 14). Il est le lieu du regard de Dieu : « Dieu ne regarde ni vos corps ni vos formes, mais Il regarde vos cœurs et vos œuvres », rapporte Muslim. Il est l’émir du corps : « Il y a dans le corps un morceau de chair ; s’il est sain, tout le corps est sain, et s’il se corrompt, tout le corps se corrompt : c’est le cœur », et l’imam al-Busîrî le chante dans sa Hamziyya : quand la guidance s’installe dans un cœur, les membres s’empressent à l’adoration. Il est le siège de la crainte pieuse : « La taqwâ est ici », disait le Prophète ﷺ en désignant trois fois sa poitrine. Et il est prompt à se retourner, c’est son nom même : « Sachez que Dieu s’interpose entre l’homme et son cœur » (Coran 8, 24).

Le fu’âd, où la vision ne ment pas

Le troisième cercle est le fu’âd, le tréfonds du cœur, siège de la fermeté : « Nous l’avons révélé ainsi pour raffermir ton cœur » (Coran 25, 32). C’est lui que les savants de l’intérieur nomment la raison purifiée : en lui se reflètent les théophanies de la lumière divine, en lui advient la vision. « Le cœur n’a pas menti en ce qu’il a vu » (Coran 53, 11) : le texte arabe dit ici al-fu’âd, non al-qalb. Quand le cœur de l’homme se purifie par le dhikr et par celui qui le donne, cette pureté se reflète sur le fu’âd, qui voit alors par la lumière de Dieu. C’est pourquoi la vision de Dieu ne fut pas impossible à l’Envoyé de Dieu ﷺ : Ibn ‘Abbâs tient qu’il vit son Seigneur, notre mère ‘Âisha qu’il Le vit par la lumière de son cœur, et le Cadi ‘Iyâd tranche avec finesse : chacun voit selon sa station. Or la station muhammadienne excède toute station : Dieu l’en avait rendu digne avant même de créer Adam, et de sa lumière Il créa les créatures. Sur ce fondement, la majorité des Ash’arites tiennent que la vision de Dieu n’est pas rationnellement impossible, contrairement aux Mu’tazilites et aux littéralistes.

Le noyau, que Dieu seul consulte

Le dernier cercle, le plus intime, est le noyau, al-lubb, celui des doués d’intelligence que le Coran nomme ulû al-albâb : « Mais les doués d’intelligence seulement s’en souviennent » (Coran 2, 269). C’est un Secret divin sur lequel nul ange, nulle créature n’a de regard : Dieu seul le connaît. Un homme accomplit une œuvre que les anges inscrivent parmi les bonnes actions, et Dieu l’inscrit parmi les mauvaises, car les anges ont vu l’apparence et Dieu connaît le dedans. C’est à ce noyau que sont parvenus les maîtres du tasawwuf. Quant à l’esprit, ar-rûh, nous n’en parlons pas : « Dis : l’âme relève de l’Ordre de mon Seigneur » (Coran 17, 85). Seuls les connaissants par Dieu la connaissent, et toute expression à son sujet ne fait qu’épaissir son mystère, car cette science est allusion : devenue formule, elle s’obscurcit.

La science que nul homme n’enseigne

Ce que les hommes écrivent n’est qu’une goutte de l’océan des sciences des gens de Dieu et ce que nos maîtres nous en livrent est comme l’aiguille plongée dans la mer, juste de quoi ouvrir l’appétit spirituel. L’imam ad-Dârânî disait : quand les âmes s’accoutument à délaisser les fautes, elles s’en vont parcourir le Malakût et reviennent à leur maître chargées de sagesses rares, sans qu’aucun savant les leur ait enseignées. « Et craignez Dieu. Alors Dieu vous enseigne » (Coran 2, 282). Telle est la science de l’Envoyé de Dieu ﷺ, et c’est pour cela qu’il fut illettré et orphelin : illettré, car Dieu Lui-même se chargea de son savoir, « et Il t’a enseigné ce que tu ne savais pas ; la grâce de Dieu sur toi est immense » (Coran 4, 113), une virginité intellectuelle que rien de créé n’avait écrite ; orphelin, car Dieu Lui-même l’éduqua : « Mon Seigneur m’a éduqué, et Il a excellé dans mon éducation. » Que nul ne voie donc dans l’illettrisme du Prophète ﷺ une infériorité : pour lui seul, l’illettrisme fut un honneur et l’orphelinat une élection, afin qu’il soit la source de toute science infuse, celle dont héritent les saints, car les prophètes comme les saints puisent tous à sa lumière.

D’une civilisation qui périt à une civilisation qui demeure

Cette intelligence spirituelle, et la civilisation qui en fructifie, est la seule voie par laquelle notre monde peut s’élever d’une civilisation matérielle promise à la disparition vers une civilisation spirituelle qui demeure : celle qui relie à Dieu et installe la paix durable dans le jardin de cette terre, le jardin des connaissances, que prolongera demain le jardin des délices, où se trouve ce que les âmes désirent et ce qui réjouit les regards. Qu’Allah nous fasse profiter de ce qu’Il nous a enseigné, et qu’Il inscrive cette science au registre de nos maîtres, car elle vient de leur grâce et leur revient.

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