Le soufisme, la sécurité cognitive et spirituelle : une approche épistémologique et prospective

Retranscription de la leçon donnée le mercredi 12 août 2026 dans le cadre des dourous al-‘asr, les cours de l’après-midi que la Tariqa Qâdiriyya Boutchichiya organise depuis l’époque de Sidi Hamza, poursuivis avec Sidi Jamal Eddine, qu’Allah sanctifie leurs Secrets, et qui se tiennent aujourd’hui avec le idhn1 béni de Sidi Mouad al-Qâdiri Boutchich, qu’Allah prolonge sa vie. Le texte suit la parole vive de l’orateur, prononcée en arabe. Traduction et adaptation : la rédaction.

Ouvrir un chantier, pas plaider une cause

Cette intervention n’est pas un plaidoyer pour le tasawwuf2. La valeur de ce domaine n’a pas besoin d’avocat. Elle n’est pas non plus un papier de recherche achevé : comme nous l’avons toujours appris de cette demeure généreuse, les idées premières se posent ici, puis se ramifient en travaux. Son objet est une prise de conscience, pour nous tous, de dangers nouveaux qui occupent aujourd’hui les études stratégiques, et parmi eux un concept récent : la sécurité cognitive. Fort de notre appartenance à cette école spirituelle, je pose la question ainsi : comment l’expérience spirituelle et sa pratique peuvent-elles préserver la sécurité cognitive, en articulation avec la sécurité spirituelle ?

Je ne prétends pas que le tasawwuf répondra aux problèmes du monde : l’affaire est plus vaste que cela. Mais je tiens ceci : quand la sécurité cognitive se dérègle, la sécurité spirituelle se dérègle, et quand la sécurité spirituelle se dérègle, la sécurité cognitive se dérègle. Le défi qui se pose ici est plus grand que tout différend d’école, car il menace la sécurité existentielle de l’homme contemporain. Et l’institution éducative spirituelle a sa part dans ce que j’appellerai l’immunisation : bâtir un être humain capable de faire face aux menaces permanentes qui visent son esprit et son âme, aujourd’hui comme demain.

Sécurité cognitive, souveraineté cognitive

Le terme de sécurité cognitive circule dans la littérature, mais on lui donne le plus souvent une portée défensive : protéger la pratique de la connaissance contre les intrusions. La conception que je défends est plus large : elle joint la dimension défensive, la dimension anticipative et le système entier qui protège la production de la pensée, son ordonnancement et sa continuité. À côté d’elle se tient la souveraineté cognitive : la manière dont une société sécurise ses modes de production de la connaissance sans être l’otage de la puissance d’autrui. Non pas un isolement, car nous apprenons de toutes parts, mais un référentiel solide, capable d’ordonner la production du savoir et d’absorber ce qui arrive de l’extérieur sans s’y dissoudre.

Une approche nouvelle s’inscrit dans ce cadre : la science des possibles, née de la philosophie prospective. Son propos n’est pas seulement de détecter les menaces, mais d’interroger les possibles. En voici un, et il nous concerne au premier chef : à l’ère de l’intelligence artificielle, l’éducateur spirituel, le murabbî3 en personne, peut-il être remplacé par une machine qui répondrait aux questions de l’éducation de l’âme ? La question n’est plus une fiction, et c’est à nous d’y répondre.

Le renversement des valeurs : trois dérives

Dans quel contexte ces questions se posent-elles ? Les frontières du local et du mondial se sont effacées, et nous vivons ce qu’on peut nommer un renversement des valeurs, que dessinent trois grandes dérives.

La première est l’individualisme extrême. Il ne s’agit pas de l’individualité légitime de chacun, mais d’une pulsion de possession et d’accaparement. L’éducation soufie lui oppose un principe : la modération. Et qu’on ne vienne pas accuser le tasawwuf de prêcher le renoncement au monde : le zuhd4 n’est pas l’abandon des moyens de vivre, il est de regarder l’au-delà comme plus proche, et de libérer le cœur de la convoitise. Le système mondial s’est bâti sur la logique du désir, et le désir va de désir en désir sans jamais se poser : il laisse l’individu dans un cercle de vide. Le tasawwuf s’est bâti sur la logique du contentement, qui s’accomplit dans la qanâ’a5, l’agrément et la gratitude.

La deuxième dérive est l’hypertrophie du droit et l’oubli du devoir. À force de ne parler que de droits, la culture du devoir s’est effacée, et cet effacement a dégénéré en culte du moi et des appétits. La troisième est une forme de nihilisme : des sociétés qui ne manquent de rien et ne croient en rien, ne font confiance à rien, et vivent une saturation dans le vide, une psychologie qui noircit tout et ne tient plus à rien. Ces trois dérives ont fait passer le monde de la société de consommation à la société du vide, et de la société du vide à une civilisation du vide.

Identités solides, hybrides, liquides

Notre temps est aussi celui que des sociologues contemporains ont appelé le temps de la liquidité : les identités s’y forment et s’y déforment sans cesse. On peut en distinguer trois. L’identité solide repose sur deux piliers : le donné commun, la religion, la langue, la culture, les valeurs reçues, et l’expérience propre de la personne. Elle peut être fermée, et c’est le cas des extrémismes, qui font de la solidité une clôture. Elle peut être ouverte, et c’est celle que forme l’éducation spirituelle : enracinée dans son référentiel et ouverte au don, à l’ihsân6, à l’autre. L’identité hybride, fruit de la mondialisation et des migrations, n’est pas en soi un problème : on peut appartenir à plusieurs mondes sans se perdre. Le danger majeur est l’identité liquide : celle qui ne tient à aucun référentiel et change d’appartenance comme on change l’écran d’accueil d’un téléphone.

Regardons alors la génération Alpha, née à partir de 2010, grandie avec les tablettes et l’intelligence artificielle. Comment cette génération pourra-t-elle s’attacher à un référentiel et à un éducateur vivant ? Nous croyons que l’éducation spirituelle peut lui donner ce que le lest donne au navire : ce qui stabilise sans immobiliser, ce qui permet de traverser la houle sans chavirer.

La post-vérité et le faux profond

Nous sommes entrés dans le temps de la post-vérité, et ce vocabulaire n’est pas de l’invention des soufis. La post-vérité signifie que le mensonge orné l’emporte sur la vérité nue. Son instrument le plus dangereux est le faux profond, le deepfake : la fabrication d’images et de vidéos qui font croire n’importe quoi à n’importe qui. La désinformation est devenue une méthode installée. Son danger pour la sécurité spirituelle et cognitive est direct : une génération qui applaudit toute affirmation lancée dans l’air, sans capacité d’argumenter, d’analyser, de réfuter, sans distance critique sur ce qu’elle entend, voit et regarde, est une génération dont on peut reformer la vision des choses de l’extérieur.

Il faut ici distinguer deux familles de savoirs. Les savoirs qui servent la connaissance du Créateur : leur origine, leurs règles et leur goût sont réglés par l’expérience spirituelle authentique. Et les savoirs qui cherchent le contrôle de la créature : leur racine est la passion et la volonté de puissance. Les études décrivent aujourd’hui l’entrée dans l’anthropocène, cet âge où l’action de l’homme modifie la géologie même de la planète. Parmi les menaces de cet âge, il en est une qui nous regarde : la manipulation de l’être humain sans qu’il en ait conscience.

La structure spirituelle, immunité de l’homme

Comment se défend-on ? L’homme porte en lui une structure religieuse, ce qu’il croit, ses valeurs, son licite et son illicite. Une structure perceptive, la manière dont il reçoit et ordonne le réel. Et une structure de la fitra7, la nature première, faite de foi, d’entraide et de fraternité. Le tissage de ces trois structures forme la structure spirituelle. Plus elle s’élargit, plus la conscience spirituelle s’élève. Et plus la conscience spirituelle s’élève, plus l’individu et la communauté se libèrent des illusions fabriquées et des représentations qu’on leur impose. C’est exactement sur ce terrain que se mènent aujourd’hui la guerre cognitive, la guerre des nerfs et la manipulation mentale. Et c’est là que la pratique du dhikr8 montre son effet : elle libère la perception, elle dissipe peu à peu le nuage qui voile la vue des choses telles qu’elles sont.

Le droit à la pratique spirituelle

J’avance ici une proposition : le droit spirituel doit être pensé dans le système des droits de l’homme, comme un volet du droit à la sécurité existentielle. Un jour, on parlera de pauvreté spirituelle comme on parle de pauvreté matérielle. Comment un individu peut-il garantir, pour lui-même et pour les siens, le droit de pratiquer son cheminement sans brouillage, sans pression, sans coercition ? Une société qui ne veille pas à offrir un cadre serein à la pratique spirituelle et à la satisfaction spirituelle première de ses membres est une société menacée. Les études du bonheur, qui mesurent aujourd’hui le bien-être des sociétés, commencent à le constater : la place faite à la satisfaction spirituelle compte parmi les indicateurs du bien-être d’un peuple.

Une culture stratégique et spirituelle

Toute société est appelée à renforcer sa conscience par une culture stratégique : que le peuple et ses groupes participent, avec l’État et ses institutions, à l’estimation des risques possibles et des chances possibles, au lieu d’en être les spectateurs. L’expérience spirituelle féconde cette conscience, car elle joint la culture stratégique et la culture spirituelle : la lucidité sur le monde et l’enracinement du cœur.

Je ne veux pas conclure : ceci n’est qu’une tentative d’ouvrir un chantier, celui de regarder l’expérience spirituelle et le tasawwuf d’un regard renouvelé, prospectif, loin des polémiques de ceux qui réduisent le soufisme à ce qu’ils en ont entendu dire. Tous les courants et toutes les orientations sont aujourd’hui appelés à se compléter et à coopérer, au-delà de tout parti pris, pour réaliser la sécurité existentielle de la société.


Notes

  1. Idhn : l’autorisation spirituelle donnée par le maître de la Voie, qui fonde la légitimité d’une pratique ou d’une transmission. ↩
  2. Tasawwuf : le soufisme, science de la purification intérieure. ↩
  3. Murabbî : l’éducateur spirituel, le maître qui prend en charge l’éducation de l’âme du disciple. ↩
  4. Zuhd : le détachement du monde, non comme abandon des moyens de vivre mais comme libération du cœur de la convoitise. ↩
  5. Qanâ’a : le contentement, la satisfaction du cœur à l’égard de ce que Dieu donne. ↩
  6. Ihsân : l’excellence spirituelle, « adorer Dieu comme si tu Le voyais », troisième degré de la religion après l’islâm et l’imân. ↩
  7. Fitra : la nature première et saine selon laquelle Dieu a créé l’être humain. ↩
  8. Dhikr : l’invocation et le souvenir de Dieu, pratique centrale de la voie soufie. ↩

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