Introduction au madhhab malikite : l’école de Médine et la sunna en acte

Retranscription de la leçon de fiqh donnée par sidi Tarek Abou Nour dans le cadre des dourous al-‘asr de la Tariqa Qâdiriyya Boutchichiya, avec l’idhn de notre Chaykh sidi Mouad qu’Allah le préserve. La séance s’ouvre sur la lecture du matn d’Ibn ‘Âshir, puis l’enseignant consacre cette première rencontre à une introduction au madhhab malikite, avant d’aborder le corpus lui-même. Le texte suit la parole vive de l’orateur, prononcée en arabe. Traduction et adaptation : la rédaction.

Un matn pour commencer

Cette séance de fiqh malikite prend pour support la Murshid al-Mu’în ‘alâ ad-darûrî min ‘ulûm ad-dîn, le Guide assistant vers le nécessaire des sciences de la religion, poème didactique de Sidi ‘Abd al-Wâhid Ibn ‘Âshir, le Fassi d’origine andalouse, qu’Allah lui fasse miséricorde. Ce matn condense l’aboutissement du madhhab malikite : son mash-hûr (l’avis juridique prépondérant), l’opinion consacrée de l’école, celle sur laquelle repose la fatwa.

Un madhhab arrivé au Maroc avec son fondateur

Le madhhab malikite est une constante de cette communauté, et nos pieux devanciers l’ont choisi dès l’origine : Moulay Idriss al-Akbar apporta le Muwatta de l’imam Mâlik du Hijaz jusqu’à Walili, où les tribus lui prêtèrent allégeance. De là, l’école se répandit dans tout l’Occident musulman, jusqu’à former ce qu’on appelle l’école marocaine, qui recueillit le mash-hûr du madhhab et les nawâzil, les cas d’espèce, compilés par les derniers maîtres comme al-Wansharîsî.

C’est d’abord un madhhab sunnite, puisé au Livre de Dieu et à la Sunna de Son Messager ﷺ, les deux sources premières : « Prenez ce que le Messager vous donne, et ce qu’il vous interdit, abstenez-vous en » (Coran 59, 7). Viennent ensuite le consensus et l’analogie, sur lesquels s’accordent les quatre écoles, puis dix-sept fondements propres, que certains portent à dix-neuf : une véritable ingénierie du fiqh, sur laquelle le mufti bâtit sa réponse, à la lumière de ceux que le Coran décrit comme sachant tirer la déduction, yastanbitûnahu.

« Réponds-moi selon le madhhab de Mâlik »

À al-Azhar, une femme interrogea un jour un juriste sur une question de fiqh. Il lui demanda : veux-tu que je te réponde selon le madhhab de Mâlik, ou par le hadith du Messager de Dieu ﷺ ? Elle répondit, et voyez quelle intelligence spirituelle Dieu lui avait donnée : réponds-moi selon le madhhab de l’imam Mâlik, car il comprenait mieux que toi. Toi, tu me donnes le hadith alors que lui me donne la compréhension.

C’est là que beaucoup se laissent tromper par ceux qui disent : nous suivons le hadith. Mais le hadith brut ne dit pas de lui-même s’il est authentique ou faible. Établi authentique, il ne dit pas s’il est abrogeant ou abrogé. Établi non abrogé, il ne dit pas s’il est absolu ou restreint, global ou détaillé, ni quels autres hadiths le confirment ou le nuancent. Tout cela relève des sciences de l’instrument, que le commun des fidèles ne maîtrise pas. Suivre les devanciers, c’est suivre leur compréhension, pas seulement leurs textes.

L’école de Médine, la sunna en acte

La marque propre du madhhab de Mâlik est le ‘amal ahl al-Madîna, la pratique des gens de Médine. Pourquoi cette pratique est-elle la sunna même ? Parce qu’à Médine demeurèrent les grands Compagnons, et singulièrement la lignée de ‘Umar : ‘Umar ibn al-Khattâb, son fils ‘Abdallah ibn ‘Umar, puis ‘Umar ibn ‘Abd al-‘Azîz. De ‘Abdallah ibn ‘Umar, la science passa par son affranchi Nâfi’ jusqu’à l’imam Mâlik : c’est la chaîne que les traditionnistes appellent la chaîne d’or. On compte à l’imam Mâlik neuf cents maîtres, dont des tâbi’în et leurs successeurs, tous puisant au Messager de Dieu ﷺ.

Mâlik, venu au monde dans le premier siècle de l’hégire, trouva les successeurs des Compagnons établis dans une pratique. Quand un hadith semblait la contredire, que fallait-il retenir : le texte, ou la pratique héritée ? Sa réponse fit l’école. Il composa le Muwatta en quarante années, le réduisant de plus de quarante mille hadiths à ce qu’il retint : non par pénurie de matière, mais par scrupule.

Deux exemples simples le montrent. Le jeûne des six jours de Shawwal : le hadith est rapporté par Muslim, et pourtant il ne figure pas dans le Muwatta. Non qu’il ne soit pas parvenu à Mâlik : un de ses transmetteurs posait, à ses yeux, un problème de mémoire, et al-Bukhârî le suivit, qui ne retint pas ce hadith dans son Sahîh. Et Mâlik constata que les savants de Médine ne pratiquaient pas ce jeûne. Il le réprouva même, de peur que l’ignorant ne finisse par l’attacher à Ramadan et n’y ajoute ce qui n’en est pas. Les malikites plus tardifs l’ont autorisé sous conditions, qu’on trouve chez Khalîl et ses commentateurs : ne pas le croire obligatoire, ne pas l’enchaîner aux jours de fête, ne pas en faire un exemple qu’on suit. Second exemple : le jeûne du vendredi seul, réprouvé chez les Shafi’ites sur la foi d’un hadith, est sans mal chez les Malikites, car Mâlik vit les savants et les vertueux de Médine le pratiquer. Le texte d’un côté, la pratique vivante de l’autre : Mâlik pesait l’un à la lumière de l’autre.

Et d’où lui venait cette méthode ? De ‘Umar ibn al-Khattâb lui-même. Les Compagnons respectaient la spécialisation : Ibn ‘Abbâs pour l’interprétation du Coran, d’autres pour la lecture, d’autres pour la fatwa, qui ne se donnait pas à la légère. Et ‘Umar rassembla ceux qui multipliaient les hadiths et leur dit en substance : ce que la pratique confirme, transmettez-le. Ce que la pratique ne porte pas, retenez-vous. La sunna ne fut d’ailleurs compilée que plus tard, sous ‘Umar ibn ‘Abd al-‘Azîz. Cette retenue devant le texte isolé, cette confiance dans la sunna vue en acte, voilà l’héritage que Mâlik érigea en méthode, et qui distingue son école de celle de son propre élève ash-Shâfi’î, dans le respect mutuel des imams.

Ni Cheikh Google, ni Cheikh Facebook

Voilà pourquoi nous apprenons la religion avec l’imam Mâlik et avec les hommes, non avec Cheikh Google ni Cheikh Facebook. Et voilà pourquoi les ‘amal régionaux (le ‘amal : la pratique constante et unanime d’une communauté, reçue comme source de droit chez les Malikites) de notre Occident musulman, le ‘amal de Fès, celui du Souss, celui de Cordoue, celui de Tlemcen, sont des trésors que trop de savants négligent : le ‘Amal al-Fâsî est un grand livre dont on pourrait tirer aujourd’hui des enseignements immenses, car la pratique constante d’un peuple ne se contredit pas à la légère. Qu’on pense au hizb râtib, cette récitation coranique collective et quotidienne qui court dans tout le Maroc : une sunna excellente, dont la constance a fait de ce pays une terre de mémorisation du Coran parmi les premières au monde. Quant à celui qui a instauré cette belle pratique, il en reçoit la récompense, ainsi que celle de tous ceux qui la perpétuent après lui.



Pour aller plus loins :

https://www.doctrine-malikite.fr/Doctrine-malikite_r113.html

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