Une indication te suffit..

Le Dr Abdellatif Chahboune, universitaire de Tétouan et Tanger, spécialiste de la littérature soufie marocaine, a consacré sa thèse d’État au poète Ahmad ben Abdelkader al-Tastawti. Dans cette chronique, il ouvre au lecteur le jardin des melhouns1 de ce maître du verbe. Traduction : la rédaction. Les vers de melhoun sont donnés dans leur langue d’origine, leur musique en fait partie, avec un rendu français de la rédaction.

Je suis revenu, ces derniers temps, au somptueux corpus poétique soufi d’un poète marocain hors pair : Ahmad ben Abdelkader al-Tastawti, enterré à Bâb al-Barrâd’iyyîn, à Meknès, en 1127 de l’hégire. J’ai déambulé dans les allées de ce jardin soufi, et je me suis arrêté au seuil théorique qu’al-Tastawti a posé lui-même pour les melhouns du cinquième chapitre de sa Nuzhat an-nâzir wa bahjat al-ghusn an-nâdir. Ce seuil renvoie le lecteur aux principes de cette forme d’expression fondée sur une rhétorique populaire : un acte de communication que ne gouvernent ni les normes de l’arabe classique ni les procédés habituels de l’expression savante. Et il se concentre sur le samâ’2, ce « filet où se laissent prendre les esprits », selon le mot d’Abû l-‘Abbâs dans une belle épître soufie adressée à l’un de ses intimes, al-Hâjj al-Mufaddal, à la fin de la deuxième décade de Safar de l’an 1112. On y lit : « celui qui sort sauf de la stupeur, et envers qui le Bien-Aimé se fait tendre et accueillant, prononce la belle louange en présence de la vénération :

خدك ضي اهلال
وللي شافو ف الناس يختبل
وانت غير اغزال
ماخليت لي كل العقل

Ta joue est lueur de croissant, qui la voit parmi les hommes en perd le sens. Tu n’es que gazelle, et tu ne m’as pas laissé une once de raison.

Et de ce même style, à la veine étonnante :

حسنك حسن اغريب
يجمع لي بين الدا والدوا
وانت غصن ارطيب
وللي شافك يبرا من لهوا

Ta beauté est une beauté étrange, elle réunit pour moi le mal et le remède. Tu es un rameau tendre, et qui te voit guérit de la passion.

Al-Tastawti déroule ses pièces de melhoun sous l’empire de la sérénité de l’ivresse spirituelle. Il confesse qu’il chante, et qu’il espère s’apaiser, et il justifie sa belle effusion : « les esprits ont des degrés dans le monde du Malakût, des sources dans le monde du Rahamût, des quêtes dans le monde du Jabarût3. À chaque station sa parole, et nul ne revendique ce qu’il n’a pas reçu de stations et d’états4. Au délaissé, il faut faire entendre ce qui attise son désir de la rencontre. À celui qui est parvenu, ce qui appelle la permanence. Et si les esprits n’étaient pas enchaînés aux chaînes des désirs, encagés dans les cadenas des transgressions, le voile se déchirerait, et tu verrais la merveille des merveilles. Nous vous avons déployé ce dont le silence eût été plus digne, plus doux et plus suave :

ستكفيك من ذاك الجمال إشارة ودعه مصونا بالجمال محجبا

Une indication de cette beauté te suffira. Laisse-la, préservée par la beauté même, voilée.

Les thèmes des qasidas en melhoun d’al-Tastawti tournent dans de grands champs de sens : le tawassul5, l’amour soufi, et les remontrances, en interaction avec l’environnement social et politique de son temps. Il dit, implorant par les gens de Dieu :

يا اهل الغياث، يا اوتاد الزمان
يا قطبنا وسياد كل الناس
يا سادتي هذا الظلام دهان
واقماركم غابت ولا نبراس
فكوا لعباد بحرمة لعدنان
واعطوا الجميع أمان من لانغاس

Ô gens du secours, ô piliers du temps, ô notre Pôle6, ô seigneurs de tous les hommes. Mes maîtres, voici que l’obscurité s’épaissit, vos lunes se sont couchées et nul fanal ne reste. Délivrez les serviteurs par la sainteté du fils de ‘Adnân, et donnez à tous l’assurance contre la noyade.

Et il dit, désignant la Réalité spirituelle :

قالت لي ليلى وقولها مقبول صحيح
ما يوصلي غير فاني من لغيار

Laylâ m’a dit, et sa parole est recevable et vraie : ne me parvient que celui qui s’est anéanti7 de tout ce qui n’est pas Lui.

Et sur cette même Réalité, il reprend son fils al-Ma’mûn :

ف كبد السما ترمي لانوار
واضرير العين يا بني: كيف يراها؟!

Au cœur du ciel jaillissent les lumières. Mais l’aveugle, ô mon fils : comment les verrait-il ?

Et dans un melhoun où il suit la pente des soufis dans l’expression de leurs émois, quand leurs âmes se mêlent aux images du sensible, chargées de portées intimes et objectives :

هبت ريح ازمان، ارياح الغيض
واهتزت منها اجبال لعياشي

Le vent du temps s’est levé, vents de courroux, et les monts d’al-‘Ayyâchî en ont tremblé.

Les poèmes d’Abû l-‘Abbâs Ahmad ben Abdelkader al-Tastawti incarnent l’épreuve d’un lettré du Maroc du XIe siècle de l’hégire, en proie à la dissolution et à l’oppression de son époque. Dans un habit affranchi de l’ordonnance habituelle de l’arabe classique, ils donnent à la langue populaire sa pleine force d’impact : ils l’élèvent de son niveau de surface à un niveau suggestif raffiné, par le réseau de relations symboliques entre des mots qui créent un cosmos poétique privilégié. Et pourtant, les melhouns d’al-Tastawti n’ont eu droit ni à la présentation ni à l’étude. Si les chercheurs et les passionnés du patrimoine populaire pouvaient accéder à ces pièces, et à celles de toute la famille Tastawtiyya, Ahmad, al-‘Ayyâchî, Muhammad al-Hâjj, Ibrâhîm, al-Ma’mûn, Muhammad ash-Sharîf, ils y trouveraient une matière abondante, digne d’être faite connaître et étudiée dans ses contextes artistique, culturel, social, politique et humain.

Notes

  1. Melhoun : poésie chantée en arabe dialectal marocain, patrimoine majeur des cités du Maroc, dont une part profonde est d’inspiration soufie. ↩
  2. Samâ’ : l’audition spirituelle, l’écoute du chant et de la poésie comme voie d’élévation du cœur vers Dieu. ↩
  3. Malakût, Rahamût, Jabarût : les mondes suprasensibles de la tradition soufie, royaume des réalités subtiles, monde de la miséricorde, monde de la toute-puissance divine. ↩
  4. Stations et états (maqâmât et ahwâl) : les degrés stables acquis sur la voie, et les touches passagères que Dieu jette dans le cœur. ↩
  5. Tawassul : la demande d’intercession, le fait d’implorer Dieu par la sainteté de Son Prophète ﷺ ou de Ses saints. ↩
  6. Pôle (Qutb) : dans la tradition soufie, le saint autour duquel tourne l’ordre spirituel de son époque. ↩
  7. Anéanti (fanâ’) : l’extinction de l’ego en Dieu, sommet du cheminement où ne subsiste que Lui. ↩

Source

Texte du Dr Abdellatif Chahboune, « تكفيك إشارة.. » (Une indication te suffit..), consulté et archivé le 31 août 2026 dans sa republication en ligne (2013). Le titre de la tribune est la traduction fidèle du titre arabe.


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