Retranscription de la leçon donnée le lundi 17 août 2026 dans le cadre des dourous al-‘asr, les cours de l’après-midi que la Tariqa Qâdiriyya Boutchichiya organise depuis l’époque de Sidi Hamza, poursuivis avec Sidi Jamal Eddine, qu’Allah sanctifie leurs Secrets, et qui se tiennent aujourd’hui avec le idhn1 béni de Sidi Mouad al-Qâdiri Boutchich, qu’Allah prolonge sa vie. Le texte suit la parole vive de l’orateur, prononcée en arabe. Traduction et adaptation : la rédaction.
Deux qasidas, deux lectures
C’est un honneur de prendre la parole dans cette rencontre qui unit, comme notre Voie aime à le faire, la pensée et le dhikr2. Le sujet que j’ai retenu est un condensé d’une recherche plus vaste sur l’éloge prophétique dans le patrimoine marocain et son extension africaine. Je l’ai centré sur deux poèmes, la Burda et la Hamziyya de l’imam al-Busîrî, parce qu’ils comptent parmi les qasidas3 autorisées dans notre Tariqa bénie. La Burda s’ouvre sur le souvenir des voisins de Dhî Salam et les larmes mêlées de sang. La Hamziyya s’ouvre sur l’aveu : comment les prophètes atteindraient-ils ton élévation, ô ciel qu’aucun ciel ne dépasse ?
Or il y a deux manières de lire ces poèmes. Dans les livres de littérature, le madîh4 se pèse au poids de l’art : la métrique, la rime, la figure. Dans les zaouïas et les assemblées marocaines, la qasida est autre chose : une carte de cheminement, pesée à l’effet éducatif profond qu’elle laisse dans celui qui la porte. La différence entre les deux lectures est celle qui sépare l’homme qui regarde une carte et en admire le dessin, et l’homme qui marche réellement dans ses chemins et ses ruelles. Et l’appel que je porte est que les deux lectures se complètent. La Burda éduque par l’état : elle fait cheminer le murid5 dans les stations de son propre parcours. La Hamziyya éduque par le modèle : elle le fait cheminer dans les stations de la vie du Prophète élu ﷺ.
C’est pourquoi la Burda ne se lisait pas pour être sue, mais pour transformer. On la lisait en assemblée, dans les cercles de dhikr, parce qu’elle accomplit son œuvre intérieure dans le murid, et que les vertueux en tiraient une purification de l’âme. Et tout cela demeure sous la mesure prophétique elle-même, car le Prophète ﷺ a dit : « Ne me louez pas avec excès comme les chrétiens ont loué le fils de Marie. Je ne suis qu’un serviteur. Dites : le serviteur de Dieu et Son messager. » Le madîh marocain se tient dans cette balance : il est homme, et il est le meilleur de la création tout entière.
La Burda, carte du cheminement intérieur
Suivons la Burda dans ses grandes stations. Elle commence par le souvenir des aimés et les larmes : ce n’est pas un ornement de poète, c’est la première marche de l’amour, aimer la trace avant d’être saisi par Celui qui la laisse. Le désir ardent et l’émotion s’adressent au lieu pour son hôte, et le cheminement ne se redresse pas par la preuve mais par le wajd et le shawq6.
Puis le poème tourne à l’examen de soi. L’âme est comme l’enfant : si tu le laisses faire, il grandit dans l’amour de la tétée, et si tu le sèvres, il se sèvre. L’âme, au début du parcours, est un enfant qui ne sait pas. Qui veut la réformer d’un seul coup échoue, qui l’éduque par degrés la possède : telle est la méthode de l’imam al-Busîrî, une éducation graduelle de l’âme, degré après degré. Et remarquons l’ordre : le madîh vient après la mujâhada7. C’est une règle capitale, car celui qui place la louange avant la purification de son âme la reçoit dans une âme encore encombrée de ses passions, et tout se fausse.
Vient alors le Mawlid, symbole de la seconde naissance qu’espère tout cheminant après son sevrage : la naissance spirituelle du faqîr8. Puis les versets du noble Coran, qui ramènent le texte au Livre après l’émotion et l’état. Cette étape est la soupape de sûreté : l’expérience spirituelle doit rester attachée au Texte, et c’est pour cela que le tasawwuf9 marocain est un tasawwuf sunnite, qui ramène toujours le murid à la source du Coran. Puis la nuit du voyage : j’ai voyagé de nuit d’un sanctuaire à un sanctuaire, comme la pleine lune traverse une nuit d’épaisses ténèbres. La leçon est que l’élévation est un don que l’on porte, non un acquis que l’on conquiert : ce qui protégeait d’abord l’âme de la convoitise la protège ici de la prétention.
Et si le poème s’arrêtait au mi’râj10, il s’achèverait dans l’extinction. Mais il redescend, vers les combats et l’histoire des hommes, et c’est son enseignement le plus profond : la fin du cheminement n’est pas l’absence aux créatures, elle est l’agir en elles. Le connaissant monte les degrés de la perfection pour redescendre prendre les hommes par la main vers leur Seigneur. Enfin la clôture : ô la plus noble des créatures, vers qui me réfugier, sinon vers toi, quand survient l’événement qui embrasse tout ? Ce vers, placé à la fin et non à l’ouverture, après que le poète a établi que le Prophète est homme et rendu la grâce à Dieu, dispense de bien des controverses. Et le poème s’achève en demande de pardon, non en triomphe. La Burda va ainsi du « pas moi » au « nous » : de la purification et du combat intérieur à l’extinction, et de l’extinction à la permanence, au service et à l’édification.
La Hamziyya, carte du modèle prophétique
La Hamziyya, elle, s’ouvre par l’aveu d’impuissance, et c’est le maqâm11 de l’adab12 : la courtoisie spirituelle avant le savoir. Puis elle conduit par les stations de la sîra13. L’origine et la lumière première : l’édifice repose sur une réalité antérieure à la création, et certains livres de tafsîr14 rapportent, au sujet du verset « Puis Adam reçut de son Seigneur des paroles, et Dieu agréa son repentir » (Coran 2, 37), que notre père Adam implora par le Prophète ﷺ dont il avait vu le nom joint au Nom de Dieu. La naissance et les bonnes annonces : l’amour ne pousse pas dans l’ignorance, et plus on connaît la valeur d’une chose, plus son amour grandit dans le cœur. Les vertus avant les prodiges : le caractère précède les stations. L’épreuve et la patience dans l’adversité, qui est tantôt purification et tantôt élévation. L’hégire et le dépouillement : par la hijra et le renoncement advient l’ornement intérieur, puis le dévoilement, comme il advint aux nobles Compagnons dans leur hégire sensible et leur hégire intérieure. La victoire et le pardon : le vrai maqâm de la force est le pardon au moment où l’on peut punir. Et la wafât15 et l’héritage, d’où viennent la silsila16 et l’ijâza17, chez les savants comme chez les soufis.
La Burda demande : comment purifier l’âme ? La Hamziyya demande : comment se relier au modèle ? Et ensemble, elles posent la seule question qui compte : comment devenir muhammadien ?
Le rayonnement africain du madîh marocain
Ces deux cartes ont voyagé, et l’Afrique de l’Ouest les a reçues non comme des textes à réciter mais comme des méthodes à vivre. Le cheikh Sidi al-Mukhtâr al-Kuntî en a fait des chaînes de stations ordonnées, où le talqîn18 et l’adab précèdent tout. Al-Hâjj ‘Umar al-Fûtî, l’auteur des Rimâh, en a fait un guide de cheminement : on prend l’autorisation, on pratique le dhikr avec régularité, on garde la compagnie, on œuvre dans la communauté, et le service devient le fruit de la voie. Au Sénégal, al-Hâjj Mâlik Sy a composé son Khilâs adh-dhahab sur la vie du meilleur des Arabes, que le continent psalmodie encore. Le cheikh Ahmadou Bamba a laissé des œuvres entières à la louange du Prophète, au premier rang desquelles les Mawâhib an-nâfi’. Le cheikh ‘Uthmân ibn Fûdî, au Nigeria, a écrit son Ihyâ’ as-sunna : la science d’abord, puis l’œuvre, puis la réforme, car l’émotion sans science est un danger pour le murid, et de là vient la nécessité de la suhba19. Et le cheikh Ibrahim Niasse a apporté l’inflexion la plus large : l’ouverture au plus grand nombre de ce qui était réservé à l’élite, l’auteur du Kâshif al-ilbâs faisant du dhikr des éloges un instrument d’éducation du commun, jusqu’à faire descendre l’enseignement dans les langues locales.
Et une chose ne change jamais d’un bout à l’autre de ce patrimoine : la clôture par la pauvreté devant Dieu. Comme la Burda s’achève dans l’iftiqâr20, les diwans21 africains, jusqu’en langue yoruba, s’achèvent toujours sur le même aveu : je suis un serviteur pauvre devant Dieu.
Sept stations pour le cheminant
De ces deux qasidas, on peut déduire sept stations. La première : l’éveil et le désir ardent, par la porte de l’amour et non du défi. La deuxième : le repentir et l’examen de soi, le diagnostic avant le remède. La troisième : le sevrage progressif, car l’âme s’éduque et ne se brise pas. La quatrième : l’adab et l’apprentissage, se parfaire avant d’apprendre, apprendre avant de goûter. La cinquième : la connaissance reliée à la Révélation, l’expérience se mesure au Coran, jamais le Coran à l’expérience. La sixième : l’iftiqâr, qui chez les gens de Dieu n’est pas une halte parmi d’autres mais l’axe autour duquel tout tourne, car le serviteur est porté par la grâce de Dieu, non par sa propre force, et qui perd la pauvreté à une station s’arrête en chemin. La septième : le retour par le service, l’effet dans les hommes, l’édification.
La Burda et la Hamziyya n’ont pas été écrites pour être admirées, ni pour être pesées au poids du seul art. Elles ont été écrites pour qu’on vive avec elles et qu’on chemine par elles sur la guidée du Messager de Dieu ﷺ. Celui qui les mémorise sans marcher avec elles a porté la carte et il est resté chez lui. Et le meilleur madîh est celui qui devient caractère.
Que la prière et la paix soient sur celui dont la louange est la source de toute louange. Qu’Allah assiste Amîr al-Mu’minîn, Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qu’Il le garde en Sa protection, ainsi que Son Altesse Royale le Prince héritier Moulay El Hassan et Son Altesse Royale le Prince Moulay Rachid, et toute la famille royale. Et qu’Il couvre de Sa miséricorde les deux rois défunts, feu Sa Majesté Hassan II et feu Sa Majesté Mohammed V, et les place parmi les prophètes, les véridiques et les vertueux. Quelle belle compagnie que celle-là.

Notes
- Idhn : l’autorisation spirituelle donnée par le maître de la Voie, qui fonde la légitimité d’une pratique ou d’une transmission. ↩
- Dhikr : l’invocation et le souvenir de Dieu, pratique centrale de la voie soufie. ↩
- Qasida : poème classique arabe de forme fixe, à rime unique. ↩
- Madîh : l’éloge, ici l’éloge du Prophète ﷺ, genre majeur de la poésie spirituelle. ↩
- Murid : le disciple engagé dans la voie, littéralement « celui qui veut » Dieu. ↩
- Wajd et shawq : l’émotion spirituelle qui saisit le cœur, et le désir ardent de l’Aimé. ↩
- Mujâhada : le combat intérieur contre les penchants de l’âme. ↩
- Faqîr : littéralement « le pauvre » en Dieu, nom que se donnent les cheminants de la Voie. ↩
- Tasawwuf : le soufisme, science de la purification intérieure. ↩
- Mi’râj : l’ascension céleste du Prophète ﷺ, qui suivit son voyage nocturne. ↩
- Maqâm : station spirituelle, degré stable acquis sur la voie. ↩
- Adab : la courtoisie spirituelle, la convenance du comportement envers Dieu, le maître et les créatures. ↩
- Sîra : la biographie du Prophète ﷺ. ↩
- Tafsîr : l’exégèse du Coran. ↩
- Wafât : le décès, ici le passage du Prophète ﷺ à l’autre monde. ↩
- Silsila : la chaîne de transmission spirituelle qui relie chaque maître à ses prédécesseurs jusqu’au Prophète ﷺ. ↩
- Ijâza : licence de transmission délivrée par un maître, attestant la chaîne par laquelle un savoir a été reçu. ↩
- Talqîn : la transmission directe du dhikr par le maître au disciple. ↩
- Suhba : la compagnie spirituelle du maître et des frères de la voie. ↩
- Iftiqâr : la pauvreté essentielle devant Dieu, conscience d’être en toute chose dépendant de Lui. ↩
- Diwan : recueil de poèmes. ↩







