« Scribe de Dieu » : un voyage spirituel au cœur de la confrérie soufie Boutchichiya

Tribune de Jean-Bruno Falguière, psychanalyste et écrivain, d’après un entretien donné en 2020 autour de son livre « Scribe de Dieu : un voyage spirituel au cœur de la confrérie soufie Boutchichiya » (Éditions Erick Bonnier). Les propos ont été réorganisés pour l’écrit ; la voix de l’auteur est préservée.

Un psychanalyste devant l’être sacré

Le travail de « L’Autre est une école » m’a été donné il y a de nombreuses années, d’une manière un peu surprenante, un peu étrange ; je ne m’étendrai pas là-dessus. Ce qui est certain, c’est que lorsque cette ouverture m’a été donnée, il m’a été demandé d’attendre deux années avant de lancer les premiers ateliers. Et il se trouve, curieusement, que le moment où je les ai démarrés correspondait très exactement à ma rencontre avec ce maître magnifique qu’est Sidi Hamza al-Qâdiri Boutchich, qu’Allah sanctifie son Secret.

J’ai toujours eu l’intuition, la prescience, qu’on ne pouvait pas mener à bien une thérapie sans tenir compte de l’être sacré. J’étais très proche en cela de Teilhard de Chardin, qui disait : nous ne sommes pas des êtres humains qui vivent une expérience spirituelle, nous sommes des êtres spirituels qui vivent une expérience humaine. « L’Autre est une école », c’est un peu cela : un parcours qui prend en compte toute la dimension psychologique de la créature, et qui, à un moment donné, s’ouvre et s’interroge du point de vue de l’être spirituel, c’est-à-dire de l’être de l’humain. Un travail à la fois psychologique, et en même temps une ouverture.

La rencontre : un océan de miséricorde

La quête a commencé très tôt, dès l’âge de douze ou treize ans, par des lectures des écritures qui me venaient comme cela. Puis il y a eu la rencontre avec la psychologie et la psychanalyse ; j’ai eu la chance de faire ma propre analyse auprès d’une psychanalyste qui exerçait son métier avec une perspective qui tenait compte de la spiritualité des humains. Petit à petit, j’ai cherché des choses de plus en plus proches de ce que l’on peut appeler un cheminement spirituel, et j’ai eu plusieurs mentors. Avant de rencontrer Sidi Hamza, j’ai eu un autre maître, qui n’était pas un être vivant : je suivais l’enseignement de Jésus, dans une rencontre avec l’Évangile selon Thomas, traduit et commenté par Émile Gillabert et ses compagnons. Des années durant, matin et soir, j’ai étudié cet enseignement, qui a fini par devenir si vivant que je le retrouvais chaque jour dans les expériences du quotidien.

Puis un jour, j’ai reçu le coup de téléphone d’un ami très proche, que je considérais déjà comme un frère, et qui faisait partie de la Tariqa : « Viens vite, trois jours à sa maison. » Nous ne nous étions jamais rencontrés, le maître et moi. J’y suis allé tout de suite. La première fois que j’ai rencontré cet homme, dans l’instant, j’ai eu le sentiment qu’un océan de miséricorde se déversait sur moi. Le bouleversement a été immédiat. Je n’en comprenais ni les tenants ni les aboutissants, mais le choc a été énorme. Cette rencontre a totalement transformé ma vie : elle a focalisé en un point toutes les années de travail, toutes les rencontres, tous les questionnements, toutes les expériences psychologiques et spirituelles que j’avais vécues. Tout était fixé en un point, et l’on partait de ce point. L’ouverture a été une aventure extraordinaire.

Sidi Hamza a quitté ce monde depuis, mais il est toujours considéré comme un très grand maître soufi, et sa connaissance est toujours extrêmement vivante. C’était un maître vivant qui posait, sans avoir besoin de le dire, à travers son enseignement, ce qu’on appelle la gnose : la connaissance. Il nous ouvrait les portes de la possibilité d’y accéder. Le fondement de l’enseignement de cet homme, c’est l’amour et la beauté. Il m’a dévoilé comme personne ne l’avait jamais fait la qualité de présence, le parfum, le goût, la puissance de ce qu’est l’amour dans le monde vivant. Il m’a rappelé à la loi ontologique de l’homme : l’amour est la loi.

Un livre reçu, non écrit

Il est important que je le dise, même si cela paraîtra étrange, voire incroyable, à certaines personnes : c’est comme cela que ça s’est passé. Ce livre m’est tombé d’un coup, comme une pièce de monnaie tombe dans une tirelire. Cela faisait déjà deux ou trois ans que je me rendais régulièrement auprès de Sidi Hamza et que je cheminais avec lui dans la confrérie. Le livre est tombé un matin, dans la prière, dans les jardins de la maison du maître, près d’un petit village du Maroc qui s’appelle Naïma. Ce jour-là, chose étonnante, le titre est tombé aussi : ce serait « Scribe de Dieu ». Je le rappelle tout le temps, et certaines personnes s’en trouvent choquées, peu importe : je n’ai pas écrit ce livre. Je l’ai reçu, et rédigé. Petit à petit. L’aventure a duré plusieurs années. Le livre entier a été écrit dans l’évocation intérieure de la prière ; je ne pouvais pas faire autrement.

Un jour, j’ai envoyé le manuscrit, et il est tombé entre les mains d’un éditeur de grande expérience, un homme qui a toujours été dans la littérature. Il m’a fait énormément travailler, et il a aussitôt été touché : il avait lui-même rencontré Sidi Hamza plusieurs années auparavant. Le recul que j’ai aujourd’hui sur ce livre ? Il continue d’être un véhicule très actif et très vivant. Je découvre sans cesse que c’est un enseignement : il m’enseigne, moi-même. J’y retrouve des choses qui m’étonnent encore, des choses qui m’ont été apprises par mon maître. Je l’ouvre de temps en temps et je le regarde comme un objet que je découvre. C’est un livre très vivant ; il a sa vie à vivre, et il la vivra.

L’amour et la peur

Tous les êtres humains, qu’ils le sachent ou non, sont confrontés en réalité à deux émotions : l’amour et la peur. Toutes les autres émotions, qu’on les décrive de manière psychologique ou poétique, sont des déclinaisons de ces deux-là. Fermez les yeux un instant, dans une petite concentration, et imaginez ce qu’est un petit être expulsé du ventre de sa mère et confronté d’un coup à la puissance physique de ce monde : comment pouvez-vous imaginer que le choc de la peur n’existe pas ? Si l’on comprend que, dès le départ, une vie humaine est une initiation, alors on peut comprendre que la peur fait partie de l’initiation. Et c’est elle qui m’a poussé à vivre l’expérience de l’amour, parce qu’il n’y a que dans l’amour que je trouvais l’apaisement. Tous les humains trouvent l’apaisement dans l’amour ; je ne suis pas un cas isolé, je suis très ordinaire.

Quant à la culpabilité, elle est le fleuve qui alimente l’océan de la peur. C’est un fléau, suralimenté par le mental, nourri par des croyances auxquelles on s’accroche. Et cette culpabilité, hélas, est exploitée : c’est par la voie de la culpabilisation qu’on peut non seulement manipuler les gens, mais les enraciner dans la peur. Le jour où j’ai compris qu’il était impossible, vraiment impossible, d’imaginer que Dieu soit coupable de quoi que ce soit, je me suis immédiatement posé cette question : comment alors serait-il possible que Ses créatures le soient ?

L’amour n’est ni un concept ni un sentiment

Vous me demandez de définir l’amour : c’est une chose que je ne peux pas faire. L’amour n’est pas un concept. C’est une ouverture tout à fait mystérieuse que vous pouvez créer en vous à travers un cheminement spirituel, avec l’aide de maîtres qui ont la capacité, peut-être même l’autorisation spirituelle, d’éduquer les personnes qui frappent à leur porte. L’amour est une expérience humaine à vivre. Il n’y a pas de limite à l’amour ; il appartient au domaine de l’infini et de l’éternel. L’amour est une loi, la loi ontologique ; c’est probablement l’énergie la plus puissante de l’univers ; c’est le livre de la connaissance. L’amour est partout : dans tous les arbres, toutes les fleurs, chez tous les animaux, dans toutes les pierres. L’amour habite le vivant. Il m’est arrivé une nuit de me réveiller en sursaut, dans une ouverture, et un grand cri est sorti ; je disais dans la chambre : je ne suis pas moi, je suis ce qui m’anime. C’est peut-être l’une des premières perceptions très fortes que j’ai eues de l’amour.

Mais il faut le dire aussi, à ceux qui craignent qu’aimer les rende vulnérables : l’amour n’est pas un sentiment, et l’amour est impitoyable. L’amour exige la vérité ; non pas la vérité qui s’oppose au mensonge, mais la vérité qui s’oppose à l’illusion. La vérité est un acte d’amour. L’amour est un glaive. L’amour, c’est le lieu du réel, l’éveil à une conscience absolue. Ceux qui pensent que leur compassion, leur miséricorde, leur bienveillance les feront passer pour des imbéciles doivent sortir de cette peur : c’est encore le mental qui trafique. Décidez d’aimer, et vous adopterez un comportement calqué sur votre décision. Ce que l’autre en pense importe peu ; s’il ricane en vous tournant le dos, laissez-le ricaner. Ce qui est important, c’est que vous cultiviez le jardin de l’amour en vous. Nous sommes issus de l’amour, constitués d’amour, destinés à l’amour.

Cultiver le jardin du cœur

L’homme possède deux trésors, qui sont deux grâces. La première, immense, c’est qu’il a la capacité de décider d’aimer. La deuxième, c’est cette possibilité de rencontre avec le jardin du cœur par le cadeau de la prière. Je ne parle pas d’une prière pour se rassurer dans une croyance, quelle qu’elle soit : je parle de la prière en tant que chemin initiatique. Et ce cheminement va exiger de vous trois choses : l’assiduité, la persévérance et la répétition. Il ne faut jamais lâcher. Mon maître me donnait des exercices, un dhikr, une prière à faire d’une manière précise ; il appelait cela les médicaments du cœur. C’était magnifique. Il faut y aller sans se poser de questions, et se rappeler tous les jours à cette présence, cette lumière dans le cœur ; tous les jours, ce que j’appelle la cultivation du jardin du cœur. Se connecter, se connecter, se connecter avec cette présence qui nous sourit tout le temps, qui nous ravit, qui nous illumine.

N’oublions pas que nous vivons dans un monde actuellement dominé par le mental et par l’ego. Notre persévérance doit être très grande. Un autre grand maître spirituel, Sri Aurobindo, disait : le chemin spirituel est une bataille. Bien sûr que c’en est une : une confrontation continuelle avec le mental, qui veut tout dominer, tout comprendre, et qui, hélas, crée la peur. Dès que vous avez peur, le mental se met à turbiner et à imaginer toutes sortes de scénarios, et ces scénarios nourrissent une vision morcelée du monde, qui nourrit la peur à son tour. La grande puissance du mental, c’est sa puissance imaginaire, sans limite parce que sans fondement. Changer notre regard sur le monde, ce n’est pourtant pas aussi compliqué qu’on le croit : c’est changer de promontoire. Si vous regardez le monde avec votre mental, vous verrez un monde dissocié. Si vous commencez, par une certaine pratique, une certaine initiation, à le regarder depuis le promontoire de votre cœur, je vous assure que vous ne verrez pas le même monde.

Une vision s’est un jour présentée dans mon cœur, pendant la prière ; la voix du cœur disait : « À partir d’aujourd’hui, tous les matins, cherche-toi un ennemi ; les matins où tu ne trouveras pas d’ennemi, prie pour toi. » Faites l’expérience : choisissez-vous un ennemi, demain matin ou ce soir ; asseyez-vous dans votre cœur, mettez-vous en prière, et regardez cet ennemi à travers la prière. Vous verrez ce qui va se passer.

Ce qui a changé dans mon rapport à la peur, au fil de ce chemin ? En passant ce regard au laser sur la condition psychologique de la créature, toutes les peurs psychologiques se sont peu à peu effacées, parce que j’ai commencé à me désidentifier des propositions du mental, de l’ego, du corps émotionnel. Un jour, en pleine conférence devant un public nombreux, mes jambes et mes bras se sont mis à trembler, alors que tout se passait calmement. J’ai compris que ma créature avait peur. J’ai continué la conférence, tout en rassurant ma créature : ne t’inquiète pas, tout va bien. Le tremblement est retombé. Et après coup, j’ai été très touché par l’évidence qui venait de se dévoiler : celui qui parlait, qui échangeait avec ces gens, n’avait nullement peur. Je venais de vivre une évidence : je ne suis pas la créature. Je vous livre cela pour ce que ça vaut.

Une seule humanité : l’universalité de la Voie

Ce qui m’a totalement aimanté dans l’expérience spirituelle du soufisme, c’est que le soufisme est universel. Je l’ai aperçu très vite : lorsque j’ai rencontré Sidi Hamza et son enseignement, après ces années passées avec l’enseignement de Jésus, j’étais en pays connu. Je me trouvais exactement dans la même universalité, dans la même ouverture. Il ne faut pas confondre religiosité et spiritualité : l’ouverture à la spiritualité est nécessairement universelle. Le terrain de jeu favori de l’ego, en dehors de la peur, c’est la séparation ; le mental a une vision duelle du monde et il est continuellement dans la dissociation : le bien, le mal, le blanc, le noir, le musulman, le catholique, le juif, le bouddhiste. Tout enseignement qui ne passe pas par une ouverture à l’universalité ne pourra pas vous emmener dans un voyage initiatique.

C’est en ce sens que l’expérience proposée par Sidi Hamza, puis par Sidi Jamal, qu’Allah sanctifie son Secret, qui portait alors la charge de la Voie, est de prôner l’universalité : l’universalité de la Voie, l’universalité de la spiritualité, l’universalité de l’amour, du chemin et du cœur, l’universalité de l’humain. Je vais vous dire quelque chose qui me fera peut-être passer pour un fou, peu importe : en réalité, il n’y a pas sept milliards d’êtres humains sur cette planète. Il y a l’être humain, et sept milliards de parcelles qui le constituent. Chaque parcelle est une singularité ; ces sept milliards de points de lumière constituent l’être humain, à ériger et à aimer. Le cœur est capable de vous donner cette vision-là. Et le secret de l’unicité se trouve dans la multiplicité : c’est parce que nous nous croyons séparés que nous souffrons.

On me demande parfois s’il y a une contradiction entre cheminer dans une voie spirituelle authentique et être un citoyen engagé dans la société. Il n’y a pas de séparation, il n’y a pas de conflit ; d’idéologie, il n’y en a pas dans ma vie. Mon maître m’avait dit avec beaucoup d’insistance : ne fais pas de politique, et je n’en fais pas. Il n’y a pas plus d’opposition entre l’enseignement de Jésus et l’enseignement de mon maître Sidi Hamza : je n’en ai jamais vu. Tout le reste, c’est l’ego, le mental, la peur.

Le maître, au-delà de la distance

Rencontrer son maître, être dans une relation de présence physique avec lui, est une chose importante ; c’est très fort à vivre, et très nourrissant pour le cœur. Mais il y a, dans la prière et dans la pratique du dhikr, une attitude, une concentration, qui est de s’orienter vers le maître, même à dix mille kilomètres. J’ai très vite vécu cette expérience de l’orientation : évoquer sa présence à l’intérieur de moi-même, à l’intérieur de mon cœur, la mettre dans toutes mes prières et toutes mes pratiques. Je m’oriente vers lui, et il est là. Rien ne me coupe de la qualité de cette présence d’amour. Et il n’y a pas d’orientation sans amour : c’est impossible. Quand je vous dis que j’aime infiniment mon maître, dites-vous que je vous aime infiniment ; il n’y a pas de séparation.

Quant à l’équilibre entre action et contemplation, je ne les dissocie pas. Je suis un homme extrêmement actif, et cette action est sacrée : je sacralise autant l’action que la contemplation. Toutes mes activités s’orientent vers le service de l’amour, et les temps de contemplation sont des temps où mûrissent les expériences issues de l’action. C’est un continuum : le continuum de l’instant qui suit l’instant.

La station du serviteur

Un mot, enfin, sur ce terme si mal compris de soumission, par lequel on traduit souvent le mot islam. J’ai écrit dans le livre : c’est par la soumission totale et entière à Ta volonté que je me sens enfin véritablement libre, Seigneur. La soumission veut dire l’adoration et le service de Dieu. Je vais l’éclairer d’une autre manière : l’humilité, ce n’est pas de s’agenouiller devant Dieu ; l’humilité, c’est d’être fier d’appartenir à Sa grandeur. Si vous comprenez cela, vous redonnerez ses lettres de noblesse au mot soumission. La soumission est bien plus qu’une adhésion : c’est une ouverture à l’amour infini du divin. Il n’y a pas de plus haute station spirituelle que celle du serviteur.

Si les actes que tu poses ne servent pas l’amour, ces actes ne sont que des agitations qui s’ajouteront aux agitations du monde.

Parole de Sidi Hamza, telle que l’auteur témoigne l’avoir reçue dans le cœur, dans l’orientation

Peut-être l’ignorons-nous, mais nous sommes tout le temps dans le subtil. C’est l’image du poisson qui nage dans l’eau et qui se demande où se trouve l’océan. Il s’agit juste de le voir.


D’après un entretien en visioconférence donné en 2020, quelques mois après la parution de « Scribe de Dieu : un voyage spirituel au cœur de la confrérie soufie Boutchichiya » (Éditions Erick Bonnier, 2020). Jean-Bruno Falguière est également l’auteur de « La Voie du Cœur et la Voix de Dieu » et de « Tu as tant voulu le rencontrer ».

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