Conférence donnée en arabe sous le titre « مراتب النفس في القرآن عند علماء التصوف » (Les degrés de l’âme dans le Coran chez les savants du tasawwuf). Transcription mise en forme pour la lecture et traduite par la rédaction, La vidéo originale est proposée ci-dessus.
Louange à Dieu, que la prière et la paix soient sur notre maître le Messager de Dieu, sur les siens, ses compagnons et ceux qui lui sont fidèles. Dieu, à Qui appartient la parole la plus haute, dit, après le refuge pris contre le démon lapidé :
« Et par l’âme et Celui qui l’a harmonieusement façonnée, et lui a alors inspiré son immoralité, de même que sa piété ! A réussi, certes, celui qui la purifie et est perdu, certes, celui qui la corrompt. »
Coran, 91:7-10
On définit le tasawwuf tantôt comme la station de l’ihsân : « adorer Dieu comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit », tantôt comme la station du jihâd majeur, le combat contre l’âme, tantôt comme la tazkiya de l’âme, la purification du cœur de ses maladies intérieures :
« Évitez le péché apparent ou caché » (Coran, 6:120) ;
« Dis : Mon Seigneur n’a interdit que les turpitudes, tant apparentes que secrètes » (Coran, 7:33).
Les définitions sont nombreuses, et toutes reviennent à ceci : dans cette religion immense, il nous faut prendre en considération cette nafs dont le Vrai dit, par la bouche de Joseph :
« Je ne m’innocente cependant pas, car l’âme est très incitatrice au mal, à moins que mon Seigneur, par miséricorde, [ne la préserve du péché]. »
Coran, 12:53
De l’âme qui ordonne le mal à l’âme qui se blâme
À son origine, l’âme penche vers sa nature terreuse : elle est ammâra, elle ordonne le mal, et le démon, hélas, la guette et lui souffle ses suggestions. Jusqu’à ce qu’elle s’élève, de l’âme qui ordonne le mal à l’âme qui se blâme :
« Mais non ! Je jure par l’âme qui ne cesse de se blâmer » (Coran, 75:2).
Quand elle atteint ce degré, qui peut être un état passager (hâl) ou une station établie (maqâm), les maîtres connaissants par Dieu parlent alors de la muhâsaba, l’examen de soi. Comme le dit Ibn ‘Âshir dans le Murshid al-mu’în : demander compte à l’âme à chaque souffle, peser la pensée qui survient à la balance de la justesse, garder l’obligatoire comme capital et le surérogatoire comme profit qu’on fait fructifier.
En cette station s’ouvre l’ascension de l’esprit : l’âme ne demeure plus captive de la passion ni des suggestions.
« Et pour celui qui aura redouté de comparaître devant son Seigneur, et préservé son âme de la passion, le Paradis sera alors son refuge. »
Coran, 79:40-41
Bien plus : elle veut sortir des griffes des suggestions vers l’espace de l’amour, l’espace de l’attachement à Dieu, l’Unique, le Dominateur suprême, celui du dépouillement après la parure.
Certains disent : le dépouillement (takhliya) précède la parure (tahliya), mais en ce temps-ci, nous croyons, avec les connaissants par Dieu, que la parure précède aujourd’hui le dépouillement. Oui : quand cette âme est devenue lawwâma, qu’elle te demande compte à chaque souffle et pèse la pensée à la balance, qu’elle ne s’expose plus aux suggestions du démon comme auparavant, elle acquiert clairvoyance, discernement et vigilance, elle qui était dans l’insouciance. Après cela, l’âme devient apaisée, inspirée, agréante puis agréée :
« Ô toi, âme apaisée, retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée. »
Coran, 89:27-28
La compagnie du cheikh vivant, cœur du soufisme
Ces degrés de l’âme exigent de l’homme une éducation spirituelle aux mains d’un cheikh connaissant par Dieu : c’est là le cœur du tasawwuf. Les définitions sont nombreuses, je l’ai dit, mais la plus juste est celle-ci : la compagnie du cheikh vivant.
Par elle s’acquièrent les stations connues, les neuf stations de la certitude. Par sa compagnie, toi, homme que Dieu a honoré, « Certes, Nous avons honoré les fils d’Adam » (Coran, 17:70), lieutenant que Dieu a établi sur Sa terre, tu deviens libre, et ce qui n’est pas Dieu quitte ton cœur.
Comme le dit encore Ibn ‘Âshir : il tient compagnie à un cheikh qui connaît les chemins, qui le garde, en route, des périls, qui lui rappelle Dieu quand il le voit, et qui fait parvenir le serviteur à son Maître.
Tout cela pour réaliser ce que Dieu attend de nous : « A réussi, certes, celui qui la purifie » (Coran, 91:9).
La tazkiya de l’âme est donc, chez les connaissants par Dieu, une obligation personnelle pour tout musulman et toute musulmane. Car si tu abandonnes cette âme à sa passion et aux suggestions, elle te conduit inéluctablement à l’égarement aveugle : elle atteint le cœur, le couvre de rouille, puis de cécité, et le pire des aveuglements est celui du cœur : « Ce ne sont pas les yeux qui s’aveuglent, mais ce sont les cœurs dans les poitrines qui s’aveuglent » (Coran, 22:46). Puis elle lui lègue la dureté : « vos cœurs se sont endurcis ; ils sont devenus comme des pierres ou même plus durs encore » (Coran, 2:74).
Puis le cœur meurt, que Dieu nous en garde. Et quand le cœur est mort, te voilà, hélas, un corps sans esprit, qui ne distingue plus le licite de l’illicite.
Le dhikr, nourriture du cœur
C’est pourquoi les maîtres soufis disent : de même que le corps de l’homme a besoin d’eau et de nourriture pour vivre et agir, le cœur, en son sens spirituel, a besoin de son aliment, le dhikr, l’évocation de Dieu. « Ô vous qui croyez ! Évoquez Allah d’une façon abondante » (Coran, 33:41).
Le dhikr revient plus de quatre-vingts fois dans le Livre de Dieu : c’est par lui que vivent les cœurs et que s’apaisent les âmes :
« …ceux qui ont cru, et dont les cœurs se tranquillisent à l’évocation d’Allah. Certes, c’est par l’évocation d’Allah que les cœurs se tranquillisent. »
Coran, 13:28
Et le Prophète, paix et salut sur lui, dit, dans le hadith authentique rapporté par le compagnon Abû Mûsâ al-Ash’arî : « Celui qui évoque son Seigneur et celui qui ne L’évoque pas sont comme le vivant et le mort. »
Choisis donc pour toi-même : veux-tu être vivant, par l’évocation de Dieu et la compagnie de ceux qui L’évoquent, ou veux-tu pour ton cœur la mort, que Dieu nous en garde, l’aveuglement et l’égarement loin de la voie droite ? Cela advient, hélas, quand on laisse l’âme à sa passion, quand on ne tient pas compagnie aux connaissants, quand on ne s’éduque pas à leurs mains : « Fais preuve de patience avec ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir, désirant Sa Face » (Coran, 18:28). Le tasawwuf, c’est donc la compagnie du cheikh connaissant par Dieu, qui est un miroir pour ton cœur où tu vois tes défauts et par la grâce de Dieu, tu peux alors t’élever : d’âme qui ordonne le mal en âme qui se blâme, puis apaisée, puis agréante et agréée. Cela n’est pas difficile à Dieu. La voie commence par une grâce et s’achève par une grâce et si son milieu est œuvre, elle demeure grâce de Dieu, du début à la fin.
Nous demandons à Dieu de nous compter parmi ceux qui s’élèvent dans les degrés de l’agrément, les degrés de l’amour, les degrés de la tazkiya et de la tarbiya, les degrés de l’ihsân, jusqu’à devenir libres, affranchis des chaînes de la passion et de l’impétuosité de l’âme. Et notre invocation dernière est : louange à Dieu, Seigneur des mondes.
Conférence du Dr Tarik Abou Nour.







