Bismillâh ar-Rahmân ar-Rahîm, wa-s-salât wa-s-salâm ‘alâ sayyidinâ Muhammad wa ‘alâ sahbihi wa âlihi ajma’în.
Conférence donnée par Daniel Abdel Haq Roussange pendant le mois de Ramadan. Première partie ; la seconde, consacrée à l’échange avec l’assistance et aux questions d’exégèse, est publiée séparément. Transcription mise en forme pour la lecture par la rédaction.
C’est le Ramadan : bienvenue à tous, et heureux d’avoir un échange avec vous. J’espère que vous poserez des questions, n’ayez pas de crainte : les monologues sont toujours un peu fastidieux. D’autant que nous allons parler d’une chose vivante, le kalâm divin ; il faut être soi-même vivant pour recevoir cette chose. Le Coran n’est pas un texte : on parle de textes sacrés, mais ce n’est pas un texte mort, c’est un texte qui vit et qui fait vivre. C’est en ce sens que les Écritures saintes ne sont pas assimilables à d’autres livres ni à d’autres écrits.
Le sujet est très vaste : la question de la descente du Coran, sa révélation ; celle du miracle coranique, l’i’jâz ; celle de la recension des sourates et de leur agencement ; les sciences coraniques, fort nombreuses ; le tafsîr, les commentaires et exégèses ; et la question éminemment importante du lien entre le prophète Muhammad, paix et salut sur lui, et la parole coranique. Suivons un plan pour ne pas nous perdre.
Une parole vivante et incréée
La parole divine a été l’objet d’un débat : était-elle créée ou incréée ? Le mot Coran vient de qara’a, réciter, lire ; certains étymologistes le rapportent aussi à une racine qui évoque le fait de réunir. Ce débat des IIIe et IVe siècles de l’hégire a abouti à un consensus : le Coran est incréé. L’opinion inverse a été discutée, puis marginalisée, et elle est passée aux oubliettes.
Deuxième point : le Coran porte une multitude de noms, et l’on parle aussi de kitâb, le Livre. Mais dans son sens premier, al-kitâb ne désigne pas forcément un livre tel qu’on le pense aujourd’hui : c’est aussi la prescription. Le Coran dit, Dieu parlant de Lui-même, qu’Il S’est prescrit à Lui-même la miséricorde à l’égard des créatures (Coran, 6:12 et 6:54) : en ce sens, kataba ne désigne pas du tout un livre. La preuve en est que la réunion matérielle des cent quatorze sourates, sous forme écrite, porte un autre nom : le mushaf, la réunion des feuillets. Ce mushaf a lui-même sa sacralité : on ne doit le toucher, en principe, qu’en état de pureté rituelle, sauf s’il s’agit d’une partie, un hizb par exemple, ou d’un travail d’étude sur le texte et sa grammaire, qui est autre chose que la lecture rituelle.
La lecture rituelle : la lumière précède la compréhension
C’est la lecture rituelle, la tilâwa, qui constitue l’acte principal : le musulman se nourrit de cette parole par une récitation quotidienne, et il est prescrit d’utiliser les versets du Coran dans la prière rituelle. La vie du croyant est immergée dans cette lecture ; on voyait autrefois des gens lire le Coran des heures durant, et c’est ce qui se pratique encore dans les confréries soufies. Pourquoi cette lecture rituelle devance-t-elle la compréhension du sens ? Parce qu’un ensemble de traditions nous enseigne que le Coran est une lumière, et que chaque lettre est une lumière. D’où le fait qu’il faille respecter chaque lettre et lui donner sa valeur : on peut assimiler le Coran, sous un certain rapport, au premier morceau de musique noté de l’histoire, et c’est pour cela qu’on le psalmodie en conformité avec les règles de l’art de la récitation, le tajwîd, science qui s’enseigne, à laquelle s’ajoute l’art de la psalmodie. La lumière précède la compréhension : pour reconnaître ce qu’il y a dans une salle, on allume, et l’on distingue les choses.
C’est pourquoi il faut le dire : le discours consistant à dire à des croyants non arabophones « ne lisez pas le Coran ainsi, vous ne le comprenez pas » est grave. J’ai connu des Pakistanais qui lisent beaucoup le Coran sans le comprendre ; on voit sur leur visage comment cette lecture les vivifie, comment elle les illumine. Il y a en revanche une vraie prétention à vouloir dire « je comprends le Coran ». On ne comprend pas les Écritures saintes de but en blanc : si l’on veut comprendre les thèses d’un astrophysicien, il faut une formation, un bagage, un vocabulaire ; pour les Écritures, c’est pareil. Or un certain nombre de gens, sans connaître les sciences coraniques, au nombre de quatre-vingt-six selon l’imam Suyûtî, prétendent réunir l’interprétation du Coran et l’imposer aux autres, ou la lui reprocher. Quand un philosophe, qui n’est pas du côté de l’islam, balaie en trois mots des siècles d’exégèse, de savants et de théologiens, c’est d’une gravité extrême pour notre époque : cela plonge dans l’obscurité et le désordre, et l’intégrisme se nourrit précisément de cette veine. Toute compréhension est faite pour être dépassée : ce que l’on comprend un jour n’est plus vrai le lendemain, et c’est en se nourrissant des Écritures que les croyants parviennent à ce degré de perception intérieure qu’on appelle la basîra, la clairvoyance du cœur.
Un univers : rien n’a été omis dans le Livre
Ceux qui en ont l’expérience vive, les soufis en particulier, disent que le Coran réunit l’ensemble des vérités et des réalités divines et cosmiques : le Coran est un univers, l’océan des vérités.
« Nulle bête marchant sur terre, nul oiseau volant de ses ailes, qui ne soit comme vous en communauté. Nous n’avons rien omis d’écrire dans le Livre. Puis, c’est vers leur Seigneur qu’ils seront ramenés. »
Coran, 6:38
Le Coran est perçu, et c’est ainsi qu’il faut le comprendre globalement, comme l’univers même manifesté. C’est pourquoi l’on dit qu’il est la deuxième révélation, la première étant la création du monde, parfois envisagée en islam comme un souffle divin qui produit les êtres et les degrés de l’univers par la production même des lettres. Le Coran est constitué d’âyât, mot qui signifie à la fois versets et signes : les versets peuvent être assimilés aux êtres individuels, les lettres qui composent les mots à la constitution des êtres, les sourates aux mondes ; Dieu Lui-même Se qualifie de Rabb al-‘âlamîn, le Seigneur des mondes ; et le Coran lui-même est l’univers.
Le tanzîl : une descente en deux temps
La descente, le tanzîl : plus de trois cents occurrences dérivent du verbe nazala, descendre ; c’est vraiment le terme qui revient sans cesse, et cette insistance dit la richesse de cette descente. Selon les commentateurs, Ibn Kathîr parmi d’autres, le Coran est descendu de la Table gardée, al-lawh al-mahfûz, vers la maison de la puissance, au ciel de ce monde : une descente qualifiée d’unique et synthétique, jumlatan wâhidatan. Puis il a été révélé de nouveau, durant une période de vingt-trois ans, selon les circonstances, au gré des demandes et des besoins de la communauté naissante : ce sont les asbâb an-nuzûl, les circonstances de la révélation, dont la connaissance est nécessaire à toute exégèse. La Table gardée symbolise le lieu où Dieu a inscrit la science de tous les êtres et l’ensemble des réalités de l’univers ; le Coran y est appelé Umm al-Kitâb, la matrice du Livre, qui est auprès de Dieu.
Ce qui est très important, c’est de comprendre que le discours divin n’est pas un discours abstrait : il s’enchâsse dans la réalité humaine à laquelle il s’adresse, car Dieu parle aux hommes par l’intermédiaire d’un prophète qui a leur constitution. Le Coran l’indique lui-même : chaque communauté a eu son envoyé ; personne n’a été oublié. Une anecdote le rappelle avec humour : des missionnaires venus en Chine annoncer que Dieu est infiniment bon et miséricordieux s’entendirent répondre par l’empereur : si votre Dieu est infiniment bon, comment se fait-il qu’il nous ait laissés si longtemps dans les ténèbres ? Tous les monothéismes affirment que chaque peuple a reçu un message ; une tradition parle même de cent vingt-quatre mille prophètes. Il se peut simplement que ce message, dans les modalités de sa réception, soit autre que ce que j’ai appelé un tanzîl.
Le rôle du médiateur est tenu par l’ange Jibrîl. La première révélation est un cataclysme absolu : l’ange emplit tous les horizons et communique les premiers versets de la fameuse sourate qui commence par :
« Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé. »
Coran, 96:1
Or le Prophète ne sait pas lire : et voilà qu’un premier mot fait allusion à la lecture, et surtout à l’écrit, nouveauté considérable dans le monde d’un peuple d’oralité complète, qui ne connaît pas l’écriture. Il faut comprendre la révélation, quand elle est donnée à un envoyé, comme un cataclysme qui bouleverse l’intériorité entière de l’être. Le Prophète, devant ce cataclysme, était désemparé ; ses doutes existaient, parce qu’il est aussi humain : est-ce la parole divine, ou autre chose ? Les révélations s’annonçaient parfois par la vision de l’ange, parfois par un son de cloche qui lui était très pénible ; les compagnons voyaient son poids augmenter, des phénomènes hors du commun. Il fit part de ses doutes à son épouse, il n’avait alors qu’une seule épouse, Khadîja, qui était convaincue de sa prophétie, tout comme l’avait reconnue ce proche de Khadîja versé dans les Écritures, qui connaissait les signes de la prophétie. Et là, une idée essentielle : rien ne se passe sans que les humains participent, car ils sont les réceptacles de ce qui descend. Khadîja lui proposa : isolons-nous et entrons dans l’intimité ; si tu perçois encore ces présences, ce ne sont pas des anges ; si ce sont des anges, ils se retireront. Les êtres de lumière, toutes les civilisations le disent à leur manière, quittent les lieux de l’intimité conjugale. C’est ainsi qu’elle proposa de le rassurer : dès les tout débuts de la révélation, les membres de la communauté jouent leur rôle, et le discours divin s’enchâsse dans les réalités humaines. C’est important pour l’exégèse.
Les noms du Coran : le Rappel, le Discernement, l’Imâm
Pour dire ce qu’il est, une évidence pour les hommes et une miséricorde, le Coran possède un grand nombre de noms ; la tradition en a dénombré cinquante-cinq, et l’on peut en trouver davantage : al-Karîm, le Généreux, al-Majîd, le Glorieux… D’autres sont d’une importance extrême pour l’exégèse. Le Coran est appelé adh-Dhikr, le Rappel :
« En vérité c’est Nous qui avons fait descendre le Coran, et c’est Nous qui en sommes gardien. »
Coran, 15:9
Dhikr veut dire se rappeler, mais aussi réciter, invoquer : allusion directe à la récitation et à l’usage rituel du texte. Dans les confréries soufies, toutes les invocations ont une origine coranique. Et le Rappel fait allusion à un état originel : le Coran explique que l’ensemble des êtres, avant d’être créés, encore purs esprits, ont été amenés à témoigner de la Seigneurie divine :
« Et quand ton Seigneur tira une descendance des reins des fils d’Adam et les fit témoigner sur eux-mêmes : « Ne suis-Je pas votre Seigneur ? » Ils répondirent : « Mais si, nous en témoignons… » »
Coran, 7:172
Le Rappel, en ce sens très fort, est ce qui a été donné à l’homme pour qu’il retrouve son état originel, son véritable statut adamique : la proximité divine. D’où cet autre nom, al-Hudâ, la Guidance, et le Coran comme miséricorde pour les hommes. Autre nom d’importance extrême : al-Furqân, ce qui sépare, le Discernement entre les choses que l’homme doit suivre et celles qu’il doit éviter, entre le vrai et le faux plus encore qu’entre le bien et le mal. Le Furqân accompagne la mission prophétique : il y a ceux qui répondent à l’appel et ceux qui n’y répondent pas, et c’est l’aspect de rigueur, jalâl, toujours inclus dans la miséricorde. Il y a enfin ce nom extrêmement curieux : al-Imâm al-Mubîn, l’Imâm évident. L’imâm est celui qui se tient devant et dirige la prière, celui dont on suit les conseils : le Coran est un imâm, et ce nom établit le lien entre ce texte et la vie, entre ce texte et l’homme. Car le Coran contient l’ensemble des réalités, et l’univers dans sa totalité est conçu comme ayant un frère, l’homme parfait : c’est la correspondance entre le macrocosme et le microcosme, que recouvrent les traditions monothéistes quand elles parlent de l’homme à l’image et à la ressemblance de Dieu. N’oublions pas ce hadith célèbre : lorsqu’on demanda à ‘Â’isha, après la mort du Prophète, quel était son caractère, elle répondit : son caractère était le Coran. Certains savants l’ont interprété ainsi : l’Envoyé était le frère du Coran. Le Prophète est dit ummî : il ne sait ni lire ni écrire, vierge de tout savoir humain, recevant absolument tout de Dieu, pur réceptacle de la parole divine, pour que cette parole ne risque pas d’être entachée de préjugés, d’idées préconçues ou de passions.
Le miracle coranique : la langue
La révélation du Coran a un support, une langue :
« Nous l’avons fait descendre, un Coran en [langue] arabe, afin que vous raisonniez. »
Coran, 12:2
Il faut toujours tenir compte du milieu dans lequel la révélation descend : un milieu bédouin, organisé de manière tribale, avec un centre fort, La Mecque, son oligarchie, ses rites de pèlerinage autour de la Kaaba qui remonte à Abraham, ses idoles, ses caravanes lucratives entre le Yémen et la Syrie. Le premier message coranique atteint les Mecquois, qui comprennent tout de suite : c’est la destruction de l’ordre établi, le retour à l’unicité, le démantèlement de l’ordre des tribus ; d’où une hostilité très forte. Or chez ces Bédouins, la valeur première, c’est la langue, qui est orale : ils ont dans leur propre langue un niveau inimaginable, ils ne peuvent pas se tromper ; ils organisent des concours où les personnalités de chaque tribu viennent déclamer des poèmes, et la poésie préislamique, les mu’allaqât, est d’un niveau de langue proprement inouï. C’est sous cet aspect que le miracle coranique s’impose, comme au temps de Moïse il fallut confondre les magiciens de Pharaon sur leur propre terrain. Le Coran lance lui-même le défi :
« Si vous avez un doute sur ce que Nous avons révélé à Notre Serviteur, tâchez donc de produire une sourate semblable… »
Coran, 2:23
« Dis : Même si les hommes et les djinns s’unissaient pour produire quelque chose de semblable à ce Coran, ils ne sauraient produire rien de semblable, même s’ils se soutenaient les uns les autres. »
Coran, 17:88
Un peuple fier de sa langue, qui la cultive comme sa valeur essentielle, se trouve confondu, convaincu au sens étymologique, par le degré de perfection, d’harmonie et d’audace de cette langue. Ceux qui ne se rendent pas, c’est qu’ils pensent à leurs intérêts et aux affaires qu’ils vont perdre. Des essais tenteront de relever le défi : ils sont voués à la perte. Une précision importante, rarement dite : dans un hadith, le Prophète fait allusion à son ascendance et à la pureté de sa langue ; mais dans un autre, il indique que la révélation s’est accompagnée pour lui d’une descente de la langue elle-même, comme si la langue arabe lui avait été redonnée avec la parole coranique, dans un génie devenu tout à fait nouveau. C’est cela, le miracle coranique : un peuple qui connaît sa langue mieux que tout se trouve devant quelque chose d’inouï, qui le convainc.
Conférence de Daniel Abdel Haq Roussange. La seconde partie, consacrée à l’exégèse et à l’échange avec l’assistance, est publiée séparément.







