La descente du Coran (2) : lire, interpréter, méditer

Bismillâh ar-Rahmân ar-Rahîm, wa-s-salât wa-s-salâm ‘alâ sayyidinâ Muhammad wa ‘alâ sahbihi wa âlihi ajma’în.

Seconde partie de la conférence de Daniel Abdel Haq Roussange sur la descente du Coran, tenue pendant le mois de Ramadan : l’échange avec l’assistance, condensé et mis en forme pour la lecture par la rédaction. La première partie est publiée séparément.

Avant la révélation : al-Amîn

Avant la révélation, nul ne notait ce que disait Muhammad : il n’était pas prophète. Mais il jouissait à La Mecque d’une notoriété certaine, au point d’être appelé al-Amîn, le digne de confiance : les gens constataient sa probité, le fait qu’il n’entrait dans aucun conflit et qu’il se tenait toujours éloigné du culte rendu aux idoles. Lors de la reconstruction de la Kaaba, encore jeune, il fut appelé à trancher le conflit qui opposait les chefs des tribus. Ceux qui pratiquaient la religion pure d’Abraham, les hanîfs, comme certains chrétiens, étaient étonnés par son comportement et le considéraient comme l’un de ces hommes rattachés au monothéisme abrahamique, qui ne participaient pas au culte des idoles sans pour autant chercher querelle à leur sujet.

La langue, valeur première

Aux débuts, les premières notations coraniques ne portaient pas les signes qui distinguent les lettres : le ductus consonantique fut complété après la mort du Prophète, quand un vrai besoin s’en fit sentir, avec les nouveaux croyants venus du Yémen et d’ailleurs, dont le niveau d’arabe était faible. Mais ce que l’on sait, c’est que ces Arabes bédouins ne se trompaient pas sur le sens des mots : chez eux, la langue constituait la valeur première, le lien même. On n’y plaisantait pas avec le lapsus, qui pouvait créer des incidents considérables. Il faut le rappeler pour notre époque : la langue est l’outil de la pensée ; si les mots sont expurgés de leur sens, la pensée elle-même sera aplatie comme une crêpe, sans substance. J’ai connu, au début de ma carrière à la Bibliothèque nationale, un milieu où le langage était précieux, où il n’était pas question d’employer des mots vulgaires ni de commettre des fautes grossières sans être repris immédiatement. Ces valeurs se perdent, et ce qui se passe sur le plan de la langue est assez inquiétant.

Une miséricorde que nul ne limite

Pour ceux qui ont reçu la révélation coranique, comme pour toute société humaine, il y a des invariants et des variants. Les invariants, ce sont les vérités et les sagesses contenues dans le Coran, ainsi que les statuts légaux ; la charia n’étant pas du tout ce que beaucoup proclament aujourd’hui comme telle. Et il faut se garder de la surenchère où l’on entend dire « le Coran dit ceci, le Coran dit cela », aggravée par des traductions parfois tendancieuses, où l’on rapporte des morceaux de versets sans s’inquiéter de rien.

Qui met des limites aux choses ? Les hommes. On raconte qu’Iblîs, dans une conversation avec un soufi, demanda le commentaire du verset :

« Et Ma miséricorde embrasse toute chose. »

Coran, 7:156

Iblîs revendiquait d’être lui-même inclus dans cette miséricorde ; le soufi le lui nia ; et Iblîs répondit : je ne te croyais pas capable de mettre une limitation aux choses comme tu le fais. Ibn ‘Arabî écrira beaucoup plus tard : en cette matière, Iblîs fut le maître de Sahl at-Tustarî. C’est une question de bonne opinion du Seigneur : la miséricorde embrasse toute chose, et un hadith enseigne que la miséricorde précède la rigueur. La rigueur elle-même est incluse dans la miséricorde : si je corrige mon fils, j’exerce la rigueur pour son bien, non pour lui faire du mal. Les croyants l’oublient souvent : ils ne veulent que des caresses.

Cette largeur de vue, les savants de l’islam l’ont eue envers les autres traditions. J’ai eu l’occasion d’en parler autrefois avec le professeur Muhammad Hamidullah, savant tout à fait intéressant, qui considérait les brahmanes comme des gens du Livre, eux dont le corpus proclame l’unicité divine ; il avait même écrit un article très énigmatique suggérant une racine commune entre les noms de Râma et d’Abraham, et engageait les chercheurs sur cette piste. On sait aussi que Dhû-l-Kifl, nommé dans le Coran et dont l’identité fait l’objet de divergences nombreuses, a été considéré par certains comme une désignation du Bouddha. D’une manière générale, une révélation s’adresse à un peuple, elle est faite pour une communauté, donc contextualisée ; mais tous les hommes ont reçu le message, et il y a dans les rites, comme ceux du pèlerinage où Adam retrouve Ève à ‘Arafât, quelque chose qui dépasse tous les contextes historiques et rejoint le domaine de l’universalité.

L’exégèse : une porte qu’on ne ferme pas

L’exégèse des Écritures saintes est d’une difficulté considérable, et il n’y a pas une exégèse : il y a une multitude d’interprétations. Il y a le tafsîr classique des savants, qui explique d’abord, dans un but pratique, les statuts légaux touchant au culte et aux actes sociaux, la famille, la succession, les transactions. Or ces versets à portée juridique sont à peine cinq cents, sur plus de six mille versets coraniques : contrairement à un bruit qui court, le Coran n’est pas un recueil de lois. Il y a l’exégèse qui s’appuie sur la grammaire et la lexicologie ; celle qui s’appuie sur la Sunna, la conduite prophétique, dont on dit qu’elle est le commentaire vivant du Coran ; l’exégèse théologique, qui commente les versets touchant à l’unicité divine, à la prédestination, aux actes ; l’exégèse par l’allusion spirituelle, l’ishâra, celle des soufis. Et la plus excellente : le commentaire du Coran par le Coran, bayân al-Qur’ân bi-l-Qur’ân, car le meilleur commentateur, c’est Dieu. On ne peut pas prendre certains textes sans les mettre en rapport avec d’autres qui se trouvent plus loin : sur le vin, par exemple, trois versets se succèdent dans une chronologie jusqu’à l’interdiction. On n’a pas le droit d’extraire un verset pour en faire un commentaire tendancieux visant à imposer une règle à la communauté : cela ne se fait pas.

Il y a dans le Coran des versets muhkamât, clairs, qui statuent sans interprétation ; et des versets mutashâbihât, aux sens multiples, où doit s’exercer une interprétation qui n’est jamais unique, car elle dépend de la formation de l’homme et de l’aspect qu’il privilégie :

« C’est Lui qui a fait descendre sur toi le Livre : il s’y trouve des versets sans équivoque, qui sont la base du Livre, et d’autres versets qui peuvent prêter à d’interprétations diverses. […] alors que nul n’en connaît l’interprétation, à part Allah. Mais ceux qui sont bien enracinés dans la science disent : « Nous y croyons : tout est de la part de notre Seigneur ! » »

Coran, 3:7

Ce verset lui-même se lit de deux façons : on peut marquer l’arrêt après « nul n’en connaît l’interprétation, à part Allah », ou poursuivre sans s’arrêter, « …à part Allah et ceux qui sont enracinés dans la science ». Même au niveau de la lecture, la science est vaste : il existe plusieurs lectures canoniques, les qirâ’ât ; la plus répandue aujourd’hui est celle de Hafs, et au Maroc celle de Warsh ; les arrêts n’y sont pas placés aux mêmes endroits, mais le sens ne change ni grammaticalement ni contextuellement.

Tout croyant, en outre, a un devoir de tadabbur : méditer le Coran, méditer les signes de l’univers, l’alternance du jour et de la nuit, de la vie et de la mort, tous ces grands signes du cosmos qui renvoient à la puissance divine et à Celui qui en est l’origine. Les versets s’appellent âyât, signes. Y compris, si l’on veut, les découvertes des sciences actuelles : certains versets sont aujourd’hui examinés par des savants, parfois non musulmans, quant à leur exactitude sur des processus que la science met en lumière, en géologie ou sur le développement de l’embryon. Cela ne doit faire que confirmer, pour un croyant, que rien n’a été omis dans ce Livre ; mais la foi ne repose pas là-dessus.

Reste le ta’wîl, l’interprétation qui reconduit du sens apparent au sens spirituel. La mise en garde est ancienne : certains versets, mal compris, peuvent conduire à la divagation ; et jamais, jamais, l’exégèse ne jette la lettre comme une écorce. La lettre, dit la parole arabe, est la maison du sens : on ne s’en détache pas. Le plus grand des mystiques, celui qui a été le plus attaqué pour ses interprétations, Ibn ‘Arabî, est aussi le plus strict dans le respect de la lettre et le plus grand connaissant de son temps en grammaire : quand un verset porte une particule que les commentateurs contournent parce qu’elle les embarrasse, lui la prend en compte et montre pourquoi elle est là et quel sens en tirer. Il a une interprétation qui lui est propre, suprême, qui va plus loin que tout le monde, jusqu’au scandale ; mais il accepte aussi toutes les autres interprétations. Car ce qui est grave, en matière d’exégèse, c’est de fermer la porte.

L’exégèse soufie, elle, s’alimente à l’inspiration : elle n’a pas de limites. Un soufi passa un jour dans une ville dont les juristes, hostiles au soufisme, voulurent le piéger : ils lui demandèrent, après la prière du dhuhr, un commentaire de la basmala, la première parole du Coran, Bismillâh ar-Rahmân ar-Rahîm. Il commença ; le temps de la prière suivante arriva ; il n’avait pas fini. Ils reçurent une bonne leçon. Quand on lit le Coran, on doit être dans cette perspective : lis le Coran comme s’il avait été révélé pour toi-même. On ne lit pas pour les autres. De même que l’univers, disent les soufis, est recréé à chaque clin d’œil, le Coran est neuf à chaque instant pour celui qui le lit.

Un livre qui édifie, non une chronique

Regardez l’Ancien Testament : une histoire chronologique, des récits historiques, des sagesses extraordinaires, mais un livre qui suit une chronologie. La structure coranique est autre, et c’est voulu : des récits qui surgissent, s’interrompent, reprennent vingt sourates plus loin. Le Coran n’est pas un récit historique : il ne raconte pas des histoires, il convoque les prophètes. Comme dans un cercle de samâ’ où seraient présents tous les personnages, le discours divin interpelle Moïse, Abraham, Noé, sans aucune considération chronologique, et parle pour édifier l’homme. L’islam, dit-on aux enfants, est construit sur cinq piliers : l’homme s’édifie comme un édifice, et c’est la visée principale du Coran. Le plus bel exemple en est la sourate Yûsuf :

« Nous te racontons le meilleur récit, grâce à la révélation que Nous te faisons dans ce Coran… »

Coran, 12:3

Comparez le texte coranique et le texte biblique de Joseph : des éléments communs, mais pas du tout la même visée. Il faut être prudent et ne pas dire que le Coran aurait emprunté ses récits à droite et à gauche : un prophète n’emprunte jamais rien. La théorie des emprunts, qui vaut en ethnographie, n’a aucune valeur en matière de révélation ; ceux qui nient la révélation sont naturellement poussés à chercher ce type de théories pour justifier leurs arguments. Le Prophète a dit lui-même que s’il avait dû avoir un frère, ce serait Jésus, le prophète qui l’a précédé et dont il est le plus proche. Quant aux allusions fréquentes au peuple juif, elles tiennent à la perspective même du monothéisme abrahamique, et au fait que ce peuple a reçu des prophètes à chaque génération, cas tout à fait exceptionnel. Et le Coran appelle les gens du Livre à la parole commune :

« Dis : Ô gens du Livre, venez à une parole commune entre nous et vous : que nous n’adorions qu’Allah, sans rien Lui associer… »

Coran, 3:64

« J’ai lu le Coran, je sais ce qu’il y a dedans »

Je suis toujours inquiet de certaines prises de position. Un homme politique, plus ou moins chargé du dialogue interreligieux, a dit dans un débat une chose qu’on ne peut pas dire : « j’ai lu le Coran, je sais ce qu’il y a dedans. » Premièrement il l’a lu en français, deuxièmement il l’a lu très vite, troisièmement il prétend savoir. Moi qui fréquente ce texte depuis longtemps, je ne sais pas ce qui l’attend : je découvre chaque jour des choses. Quand j’ai commencé d’apprendre une simple petite sourate de la fin, al-Kâfirûn, je l’ai étudiée avec un ami palestinien ; et lui, qui la connaissait depuis trente ans, me disait : c’est en l’étudiant avec toi que je découvre ce que porte cette sourate de quelques versets. Il faut pénétrer dans cet océan ; quiconque prétend en avoir fait le tour dit simplement que chez lui les passions ont pris le pas sur la raison. Le débat public n’est plus alors qu’un combat de haines et de passions qui se heurtent.

Un mot enfin sur la charia, puisqu’on la brandit tant. Stricto sensu, ce sont les statuts qui se dégagent du Coran, explicités par le comportement prophétique ; puis vient le travail des fuqahâ, les juristes, et derrière lui la méthodologie, les usûl, cet ensemble d’outils logiques et linguistiques qui permettent de trouver à un statut son application à telle époque et dans telle situation. Les époques changent, la vie est mouvement, et c’est pour cela qu’il existe des écoles. Dire « il faut appliquer la charia » ne veut donc rien dire : l’application varie selon les peuples, les temps, les psychologies et les cultures. Ce que cherchent ceux qui le disent, c’est à appliquer les versets qui leur paraissent durs pour contraindre les gens, avec une intention cachée, qui est le pouvoir. Sachez bien une chose : la dernière chose qui sort du cœur de l’homme, c’est le goût du pouvoir, qu’il s’agisse d’un politicien, d’un administrateur ou d’un religieux. Ceux qui ne cherchent pas le pouvoir, il arrive que Dieu le leur donne, et c’est alors une miséricorde pour le monde ; mais c’est rare.

Reste la question de la recension : comment la révélation, récitée par le Prophète, fut consignée jusqu’au texte unique. Retenons ceci : c’est l’Envoyé lui-même qui agença les sourates telles qu’elles sont ; on le voit faire insérer les dernières révélations à une place précise du texte. Ce n’est pas venu après coup. Et pour conclure : nous vivons une période difficile, où les débats sur l’islam sont tendancieux et où les rationalistes eux-mêmes perdent la raison. Quand j’ai connu l’islam, il y a bientôt trente ans, on n’en parlait pas ; maintenant on en parle sans cesse, et j’ai bon espoir qu’à force d’en parler, quelque chose finisse par en sortir. Que Dieu nous bénisse.


Conférence de Daniel Abdel Haq Roussange. Première partie publiée séparément.

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