Premier volet de la série « Hommes de Lumière », consacrée aux figures du soufisme marocain. Traduction de l’arabe et notes : la rédaction. La source d’origine est accessible en fin d’article.
Un chérif demanda à Dieu que les gens se détournent de lui. Abû al-Hasan ash-Shâdhilî porta son secret jusqu’aux confins du monde.
En un temps où la noblesse de l’ascendance était devenue un capital sur lequel on bâtissait des chefferies, un chérif idrisside, issu du cœur même de la maison prophétique, choisit l’inverse : il monta au sommet d’une montagne isolée et implora son Seigneur de détourner de lui le visage des hommes, afin de n’avoir de refuge qu’en Lui. Son effacement fut tel que les livres de ses contemporains faillirent ne pas le mentionner.
Il devint pourtant « le Pôle du Maghreb ». Une voie s’est réclamée de lui, qui s’est répandue de l’Orient à l’Occident. Une prière porte son nom et se récite encore aujourd’hui. Et tout cela, un seul disciple l’a porté depuis lui.
Il s’agit d’Abû Muhammad ‘Abd as-Salâm Ibn Mashîsh al-‘Alamî al-Idrîsî (vers 559-622 de l’Hégire), le maître d’Abû al-Hasan ash-Shâdhilî.
Comment le plus effacé des hommes de son époque en devient-il le plus célèbre des Pôles, avant d’être assassiné par traîtrise, de la main d’un imposteur qui se prétendait prophète ?
Un chérif qui labourait sa terre chez les Banû ‘Arûs
Il est un chérif hassanide idrisside dont la lignée remonte à Idrîs l’Ancien, ascendance établie par at-Talîdî dans al-Mutrib. Son surnom, al-‘Alamî, lui vient du Jbel al-‘Alam, dans la tribu des Banû ‘Arûs, au nord du Maroc.
Né vers 559 de l’Hégire, il mémorisa le Coran avant douze ans. Il vécut en cultivateur, peinant sur sa terre sans dépendre de personne, épousa la fille de son oncle et eut Muhammad et ses frères.
Il n’était donc ni prince ni maître de zaouïa, mais un homme du commun des chérifs, qui préféra le labeur et la retraite.
Un maître caché, absent du registre de son siècle
Il reçut la science d’Ahmad dit « Aqtarân » et se forma auprès de ‘Abd ar-Rahmân al-Madanî az-Zayyât. Quant à ce que l’on rapporte de sa venue auprès de lui « par repliement de l’espace » depuis Médine, il faut le rapporter au genre hagiographique, non à l’histoire.
Il ne fonda aucune voie, au point qu’on a dit de lui : « il a un chemin, mais il n’a pas de confrérie ». Son effacement était extrême, et il priait ainsi :
« Mon Dieu, je Te demande que les créatures se détournent de moi, afin que je n’aie de refuge qu’en Toi. »
Son retrait fut tel que ses contemporains ne lui consacrèrent aucune notice : ni at-Tâdilî dans at-Tashawwuf, ni Ibn ‘Arabî, ni al-Bâdisî dans al-Maqsad ash-sharîf, pourtant consacré aux hommes de bien du Rif et du nord du Maroc, la région même d’Ibn Mashîsh.
Le disciple qui porta le secret
Abû al-Hasan ash-Shâdhilî cherchait un maître. Il partit pour l’Orient, et on lui fit savoir que ce qu’il cherchait était dans son propre pays. Il revint, et le trouva dans une grotte au sommet du Jbel al-‘Alam.
Le maître l’accueillit par ces mots :
« Tu es monté vers nous pauvre de ta science et de tes œuvres, et tu as pris de nous la richesse de ce monde et de l’autre. »
Il lui enseigna à substituer, à la demande de la maîtrise sur les choses, la demande de la présence :
« Dis : Seigneur, sois à moi. Vois-tu, s’Il est à toi, quelque chose peut-il te manquer ? »
Et il lui recommanda :
« Ne porte tes pas que là où tu espères la récompense de Dieu. Ne fréquente que celui dont l’aide te porte à obéir à Dieu. Et ne choisis pour toi que celui par qui ta certitude augmente. »
Par ce disciple, la voie Shâdhiliyya s’est répandue au Maghreb, en Égypte et au Hedjaz, au point qu’on a dit : « son rang au Maghreb est celui d’ash-Shâfi’î en Égypte ».
Une prière devenue l’héritage de la Communauté
Ce qu’on lui attribue de plus célèbre est la Salât Mashîshiyya, l’un des textes les plus élevés sur la Réalité muhammadienne. Elle s’ouvre ainsi :
« Mon Dieu, prie sur celui dont les secrets se sont fendus, dont les lumières ont jailli… Il est Ton secret qui rassemble et qui indique vers Toi, et Ton voile suprême qui se tient devant Toi. »
Elle est devenue l’une des prières sur le Prophète ﷺ les plus répandues dans les voies shâdhilies et leurs branches. Les savants se la transmettent par le commentaire et l’enseignement, génération après génération, jusqu’à ce que ses commentaires atteignent le nombre de vingt-cinq, dont celui d’Ibn ‘Ajîba.
Le témoignage face à l’imposteur
Il demeura au sommet de la montagne. De son temps se souleva, dans le pays de Ghumâra, Muhammad ben Abî at-Tawâjin al-Kutâmî, qui s’adonnait à l’alchimie et prétendit à la prophétie. Beaucoup se laissèrent séduire par son appel.
Ibn Mashîsh lui opposa l’argument et mit les tribus en garde contre lui. L’imposteur dépêcha alors des hommes qui le tuèrent par traîtrise : ils le guettèrent alors qu’il descendait, à l’aube, faire ses ablutions pour la prière du matin. C’était vers l’an 622 de l’Hégire, comme le rapportent Ibn Khaldûn et l’auteur de al-Istiqsâ.
Et le paradoxe s’achève ici : le chérif qui avait demandé l’effacement fut tué par un imposteur qui s’était épuisé à paraître, jusqu’à s’attribuer la prophétie.
Son tombeau demeura ensuite inconnu, jusqu’à ce qu’al-Ghazwânî al-Jazûlî le fasse reconnaître près de trois siècles plus tard.
En conclusion
De ‘Abd as-Salâm Ibn Mashîsh demeure l’exemple le plus accompli du saint caché : un chérif à qui son ascendance suffisait pour se placer au premier rang, et qui demanda l’oubli. Un seul disciple le connut, et porta son secret jusqu’aux confins du monde.
L’équité commande de distinguer, dans son héritage, ce qui est établi, l’homme du renoncement, le martyr, le maître d’ash-Shâdhilî, de ce qui s’y est ajouté plus tard, en récits de vertus et en phénomène populaire tardif.
C’est par cette distinction qu’il demeure le Pôle du Maghreb, celui qui atteignit les confins depuis une grotte de montagne, et que les hommes connurent par là même où il avait voulu être oublié.
Sources et références
- ‘Abdallâh at-Talîdî, al-Mutrib fî mashâhîr awliyâ’ al-Maghrib — l’ascendance idrisside et la biographie.
- Les traditions rapportées d’Abû al-Hasan ash-Shâdhilî, par Ibn as-Sabbâgh, Durrat al-asrâr, et Ibn ‘Atâ’illâh, Latâ’if al-minan — la rencontre, la recommandation et la parole « sois à moi ».
- Ahmad Ibn ‘Ajîba, Sharh as-Salât al-Mashîshiyya — la prière et ses commentaires.
- Ibn Khaldûn, al-‘Ibar ; an-Nâsirî, al-Istiqsâ — son martyre et le contexte de la sédition d’Ibn Abî at-Tawâjin.
- Sur son absence chez ses contemporains : at-Tâdilî, at-Tashawwuf ; al-Bâdisî, al-Maqsad ash-sharîf ; Ibn Qunfudh, Uns al-faqîr.
Article original : عبد السلام بن مشيش: القطبُ الخفيّ الذي عرفه تلميذٌ واحد, publié le 29 juin 2026 sur Mishkât an-Nubuwwa (مشكاة النبوة). Traduction et notes : la rédaction. Nous remercions l’auteur.







