Causerie avec Sidi Mouad — « Nous ne savons faire qu’une chose : évoquer lā ilāha illā Allāh »

Traduction d’un extrait d’une causerie avec Sidi Mouad al-Qâdiri Boutchich (qu’Allah le préserve), prononcée à Madagh en Mai 2025. Le texte ci-dessous restitue l’enseignement transmis oralement par le Cheikh, dans la fidélité à sa parole et à l’esprit de la Voie.

La seule chose que nous savons faire

Celui qui se tient à la zaouïa ne sait pas faire de politique, ne sait pas faire de propagande. Nous ne savons faire qu’une seule chose : évoquer lā ilāha illā Allāh (il n’est de divinité que Dieu). Voilà tout ce qui est.

La véritable ouverture, c’est celle du cœur : que mon cœur s’ouvre à mon Seigneur. L’autre ouverture, celle du paraître, n’est pas la nôtre. C’est Dieu qui dispose du rayonnement de la religion et de l’islam.

Corrige-toi toi-même, ô mon frère. Rayonnement ou pas rayonnement, qu’as-tu à envier ? Le rayonnement, c’est ce qui illumine ton cœur, le purifie, en ôte la rancune, le préserve de l’envie et de la haine.

Dieu a comblé ton frère. Ton frère est un faqir, comme toi. Dieu a répandu sur lui le bien, la subsistance : réjouissons-nous pour lui. Dieu a répandu sur lui le Sirr (le Secret spirituel) : réjouissons-nous pour lui. Dieu lui a donné des enfants qui réussissent, une vie facilitée : réjouissons-nous pour lui. Et celui à qui Dieu n’a pas encore donné, qu’Allah lui donne. Pourquoi ne nous réjouirions-nous pas ? Pourquoi resterions-nous à nous envier les uns les autres ?

Si mon frère possède une chose, c’est comme si je la possédais moi-même, car nous sommes un. Pourquoi alors nous haïr ? Le bien est le bien, et tout ce qui advient est sagesse venue de Dieu, qu’Il soit exalté.

Dieu se laisse trouver dans Sa création

Qui a établi Dhū al-Qarnayn sur la terre ? Notre Seigneur. Qui lui a donné puissance ? Il lui a confié les trésors, et tant d’autres dons, puis on l’a envoyé d’un lieu à l’autre.

On raconte l’histoire connue de ce maître à qui l’on demandait : « Montre-nous Dieu, là, au-dessus, sur l’estrade. » Mais ne L’avez-vous donc pas vu dans la création ? Lorsqu’un homme attiré par Dieu (majdhûb) le rencontra au marché, il le prit avec lui et le nourrit.

Le maître disait : le chemin vers la création est lumière. C’est elle, la porte.

Ceux qui demandaient à voir Dieu « sur l’estrade » : Dieu est dans la création. Et comment, alors que Dieu est dans la création, peux-tu mépriser cette création ?

Ne méprise personne. Quel que soit l’état où tu te trouves, même le plus difficile, ne méprise aucun être. L’homme ne méprise personne.

Que chacun veille sur lui-même, sans s’éloigner, et laisse l’ordre de Dieu s’accomplir dans Ses serviteurs. C’est Dieu qui a créé les serviteurs et c’est Lui qui les conduit. Nous, nous n’avons pas la charge des serviteurs. Que chacun s’occupe de son âme.

Si nous voulons cheminer, en ce temps : mon âme, mon âme. Non pas l’égoïsme, mais l’âme précieuse, celle qu’il faut purifier par l’épreuve.

Se détourner du paraître, se tourner vers Dieu

Attachons-nous à Dieu, revenons à notre Seigneur, et délaissons l’ostentation et le tapage. Nous n’avons ni vanité ni rien de tel : nous ne voulons que notre Seigneur. Nous ne connaissons pas la politique. Tout cela est loin de nous. Et prions pour notre souverain, qu’Allah prolonge sa vie et l’affermisse sur la terre.

Le monde passe. Combien sont partis. Hier encore nous étions avec le bien-aimé (Sidi Jamal). Quatre-vingts, quatre-vingt-dix années se sont écoulées en un clin d’œil, comme si rien n’avait été. Sidi Hamza de même, près de quatre-vingt-dix ans, comme si rien n’avait été. Et nous aussi, nous serons frappés à notre tour, comme si nous n’avions jamais été.

Que l’homme se tienne tourné vers son Seigneur. À chaque geste qu’il veut accomplir, qu’il se souvienne de Dieu.

Nous ne voulons pas que les fuqara se détournent de la qibla, qui est notre Seigneur. Que l’homme se tourne vers son Seigneur, pour que Dieu nous ouvre les portes du bien. Cette vie est rude, rude. Nous n’avons pas à fouiller en quoi que ce soit. Laissons derrière nous le diable, et ne gardons que l’essentiel.


S’en remettre à Dieu (le tafwîd)

Ce que Dieu nous a donné : celui qui s’en réjouit, Dieu l’en comble davantage et lui accorde plus de bien encore. Mais l’homme s’obstine parfois à renier, et dit : « J’ai œuvré et Il ne m’a rien donné. » Celui-là demande des comptes à son Seigneur. Or l’homme ne demande pas de comptes à Dieu. S’en remettre à Lui (tafwîd), c’est Lui, c’est tout.

Cela n’est pas facile. La mise en pratique est difficile au quotidien. Nous passons tous par là. Dès que les comptes commencent, dès que l’on entre dans ces calculs, l’affaire devient rude.

Mais Dieu, qu’Il soit exalté : que l’homme Lui remette son affaire, et il ne craindra rien. Il faut seulement une résolution ferme en Dieu. Et Dieu ne l’abandonne pas. Même quand l’épreuve te frappe, même quand tu te dis « c’est fini », Dieu te réjouit à nouveau par une autre porte.

Quand l’homme est acculé et qu’il dit « par Dieu, je ne renoncerai pas à Toi », Dieu se montre miséricordieux. Y a-t-il une autre porte que Lui ? Il ouvre, Il ouvre. Lui ne trahit jamais.

Nous avons appris avec Sidi Hamza rien que par le regard. Même avec le bien-aimé (Sidi Jamal), rien que par le regard. Il n’y avait pas de longs discours. Il te regardait, et c’était tout. Voilà la Voie.

L’huile

(Note du traducteur : « l’huile » revient comme un refrain ironique dans la causerie. Le Cheikh l’emploie pour désigner l’intérêt matériel, le profit que certains viennent chercher au lieu de chercher Dieu. Plusieurs passages jouent sur cette image avec des rires de l’assemblée.)

Celui qui ne vient que pour « l’huile » est dans le faux.

Celui qui porte une demande, qu’Allah la lui accorde. Tout cela, en théorie, semble difficile, et c’est pourtant simple. Mais dans la pratique, c’est rude : l’âme, le diable, les soucis, les autres. Nous demandons à Dieu, qu’Il soit exalté, de nous faire entrer dans le Secret.

Nous sommes solides, non nombreux

Nous ne sommes pas peu. Nous ne sommes pas peu. Nous sommes solides. Seulement, nous sommes discrets, voilés.

Nous sommes solides et nous ne voulons pas du clinquant. Le clinquant, nous n’en faisons rien. Nous ne sommes pas entrés pour faire étalage de force. Nous voulons que la Voie soit solide, et que tout soit orienté vers Dieu. Si notre intention n’est pas tournée vers Dieu, je n’ai que faire de tout cela.

Si nous ne nous orientons pas les uns les autres vers notre Seigneur, que reste-t-il ? Tu viens à la porte de Dieu et tu te tournes vers les réseaux : « Allons faire une photo, nous étions nombreux. » Ce n’est pas cela, le service.

Le service, c’est que le faqir ait la certitude (yaqîn) en son Seigneur. Et Dieu répand la baraka (la bénédiction). Il la répand où Il veut. Un seul homme peut en valoir mille.

« Combien peu de Mes serviteurs sont reconnaissants. » (Coran 34:13) Peu, en effet. Dieu ne nous a rien laissé manquer, tout est là. L’histoire se répète. Vois où en sont passés notre maître Muhammad ﷺ, notre maître Moïse, notre maître Joseph. Tous ont traversé ces épreuves.

L’épreuve (fitna) n’est pas facile, mais elle recèle une douceur. Quand l’homme commence à ressentir la douceur de ce qu’il vit, il se réjouit. Quand il réussit auprès de Dieu par la patience et la fermeté, une joie profonde l’unit à son Seigneur.

La crainte de Dieu pour Son serviteur

Dieu veille sur Son serviteur plus encore qu’une mère ne veille sur son enfant. Comprends ce sens. Quand l’homme y songe et s’en rend certain, il trouve le repos. Où se manifeste pour toi la mère, où se manifeste le père ? Dieu craint pour toi plus qu’eux tous. Et nous, nous noircissons les choses. Pourtant notre Seigneur nous pardonne et nous épargne, encore et encore. Vois Sa grâce.

Il est des gens dont Dieu aime seulement entendre l’invocation (duʿâ). Ils sont éprouvés, accablés, et Lui veut seulement entendre cette invocation. « Invoque encore un peu. Laisse-le encore un peu, il invoque. » Cette voix de l’humilité à Sa porte, Dieu s’en réjouit. Ce pauvre serviteur, accablé. Qu’Allah nous accorde de nous tenir à la porte de notre maître, humbles et agréés, si Dieu le veut.

Nous nous lisons un Secret les uns aux autres. Nous habitons ici, qu’Allah nous guide. Nous sommes assis face à face dans la joie. Cela, si on ne le trouve pas en ce monde, on ne le trouvera pas dans l’autre. Celui qui est happé par ce bas-monde au lieu de cette assise, dans l’autre monde il sera en peine.


La patience et l’ancrage

La chose la plus difficile pour l’homme, c’est un grand désespoir. Sidi Hajj Abbas disait à Sidi Hamza : « Toi, ne dis rien. Laisse les fuqara : que celui-ci voie, que celui-là parle. » Le Sirr se manifeste dans les fuqara. Si tu veux voir le Cheikh, regarde les fuqara : s’ils sont apaisés, c’est là le signe.

Voilà pourquoi les fuqara doivent s’attacher à la patience. Ne pas répliquer, mais patienter. Cela passera. Et viendra, si Dieu le veut, un beau temps où Dieu répandra le bien. Encore faut-il savoir où déposer ce bien. Que le bien ne revienne pas sur toi pour te leurrer. Le bien de Dieu vient de Lui et retourne à Lui.

Ceux qui ont traversé nos épreuves traverseront aussi l’épreuve de la grâce. Car la grâce aussi est une épreuve. Si Dieu déverse sur toi la grâce, le bien, l’argent, et que tu t’y engouffres, c’est une autre fitna, plus redoutable encore que celle où nous sommes. Patienter sous l’insulte est une chose. Mais lorsque tu as les moyens d’aller ici et là, et que tu dis « non, ceci je le donne à Dieu », arracher cela de toi pour le déposer en Lui, voilà qui est difficile.

Être un seul corps

Pour sortir de cela, il nous faut être un seul corps, une seule entité. Vas-tu séparer la main du corps et lui dire « bouge » ? Il faut qu’elle reste reliée, que les veines y soient branchées, que tout soit branché. Quand tout est relié, qu’une seule veine vienne à se boucher, le mal apparaît : « celui-ci est engourdi, il ne fonctionne plus. » Il faut alors libérer la veine, ôter l’obstacle, pour qu’elle revienne à la vie. Tel est le rôle des gens de Dieu : ôter ici, libérer là, pour que tout fonctionne, pour que tout soit en mouvement, homogène.

Nous avons vécu auprès des gens de Dieu, nous avons vécu auprès de Sidi Hamza. Dieu nous a fait un présent que nous n’oublierons jamais. Si nous partions vers notre Seigneur les mains vides, ce serait un déshonneur : « J’étais avec Sidi Hamza et je n’ai rien saisi. J’étais avec Sidi Jamal et je n’ai rien saisi. » N’est-ce pas un déshonneur ?

Le crible de l’épreuve

Voilà pourquoi ce crible existe, ce tamisage : pour que nous voyions clair. Sidi Hamza t’a appris à patienter, à endurer le tort et à patienter. Le maître les éprouvait par la patience : « Voici comment patienter avec tes frères, voici comment patienter avec celui qui travaille à tes côtés. » Et aujourd’hui encore, quand nous sommes en difficulté avec nos frères les fuqara, on dit « patiente, l’affaire est ainsi. »

C’est une mer qui déborde de bienfaits. La mer déborde, et tout y est.

Être montagne, non oiseau

Tu la crois figée, et elle passe comme passent les nuages : « l’œuvre de Dieu qui a tout parfait » (Coran 27:88). La mer, lorsque tu la regardes, te paraît immobile comme un tapis. Tu dis « il n’y a rien là ». Et pourtant elle agit, et dans la mer il y a des merveilles.

Que l’homme ne se laisse jamais tromper par l’agitation. Les choses qui portent le bien sont celles qui demeurent ancrées : « et Nous avons établi des montagnes fermement ancrées » (Coran 21:31). C’est ce qui tient. Il nous faut être des montagnes, non des oiseaux.

C’est le temps de l’enracinement (rusûkh). Celui qui a saisi quelque chose de Sidi Hamza ou de Sidi Jamal, qu’il l’ancre profondément. Car il faut que les réalités intérieures s’enracinent. Ce n’est pas le temps de la discorde ni de la course. Quant aux frères à qui Dieu n’a pas encore donné cette compréhension, laisse-les. L’enfant s’agite, s’agite, puis tu le retrouves endormi dans un coin.

Il nous faut être enracinés, fermes. Notre boussole, c’est le chapelet (subha), et nous nous tournons vers notre Seigneur. Alors nous ne craignons plus rien. Celui qui se tourne vers son maître, « fuyez donc vers Dieu » (Coran 51:50), celui qui se tourne vers son Seigneur ne craint rien. Notre arme est la vraie : c’est Dieu.

Sidi Hamza disait : « Si l’on me laissait le choix, je renoncerais à tout, et je ne garderais que al-Latîf (le Subtil, le Bienveillant) et l’aumône. » Al-Latîf al-Kabîr (le Subtil, le Grand). Voilà ce qu’il nous faut.

Bâtir, non polémiquer

Dieu a suscité cette assise pour que les cœurs trouvent le repos. Nous n’avons ébranlé personne, ni par l’insulte, ni par la calomnie, ni par le mensonge, ni par la colère. Eux ne font qu’empiler grief sur grief. Nous, nous n’avons pas le temps de penser à qui que ce soit : nous bâtissons. Un instant l’épreuve nous trouble, mais la raison demeure. Sachez qu’il nous faut nous affermir pour connaître Dieu.

Allons-nous rester à suivre les réseaux, qui a écrit ceci, dit cela, fait ceci, brandi telle bannière, lancé telle annonce ? C’est là une fitna. Si quelqu’un veut prendre quelque chose en main, qu’il prenne le chapelet. S’il veut soulever quelque chose, qu’il soulève le Livre. Nous avons le Mushaf (le Coran), les Dalâ’il, la Dhakhîra, le Shifâ, le Bukhârî. Tiens, lis par toi-même, et prends le chapelet.

Que nul ne désespère. Dieu t’a créé et Il te maintient. Par Dieu, Il n’abandonne personne. Il t’apporte ta subsistance jusqu’ici même. L’homme qui se ronge pour sa subsistance est comme celui qui associe à Dieu. Celui qui désespère, Dieu lui ajoute désespoir sur désespoir. Si tu dis « moi, je ferai ceci », tu entres dans ta propre gestion et tu délaisses la gestion de Dieu. Mais si tu laisses faire Dieu, Lui arrange tout pour toi.

Tu as donné un coup de pied et te voilà en train de te noyer : c’est cela, dans la mer. Tant que tu veux nager par toi-même, tu restes à barboter. Mais si tu te relâches, le flot te porte, et tu avances.


Causerie de Sidi Mouad al-Qâdiri Boutchich à Madagh, traduite de l’arabe. La parole originale est conservée dans nos archives.

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