Lectures d’ash-Shâtibî sur le soufisme et les soufis

Traduit de l’arabe, d’un article du Dr Smaail Radi paru sur le portail de la Rabita Mohammadia des Oulémas.

1. Le rang savant d’ash-Shâtibî

Le juriste et usûlî Abû Ishâq ash-Shâtibî (mort en 790 H) s’est distingué par un rang élevé parmi les savants de la Communauté. Son étoile a brillé jusqu’à le porter au rang des savants exerçant l’effort d’interprétation, ceux dont l’histoire a perpétué la mémoire. Il a enrichi la bibliothèque islamique au point que sa pensée est devenue un appui pour la Communauté en fiqh, en fondements du droit, en exégèse et en science du hadith.

Voici comment les savants l’ont décrit :

L’imam, le très savant, le vérificateur, le modèle, le mémorisateur éminent, celui qui exerce l’effort d’interprétation ; il était usûlî et exégète, juriste et traditionniste, linguiste et maître de rhétorique, dialecticien rigoureux et sûr, scrupuleux, vertueux, détaché du monde, sunnite, imam au sens plein, chercheur minutieux et habile à la discussion, éminent dans les sciences, l’un des rares savants vérificateurs et sûrs, et des plus grands imams maîtres de leur art, dignes de confiance.1

Les savants de la science des biographies l’ont qualifié d’imam en disant : « Il possède le pied ferme et la plus haute autorité dans les disciplines, en fiqh, en fondements, en exégèse et en hadith, en langue arabe et en d’autres sciences. »2

2. Le rang du soufisme chez ash-Shâtibî, à travers son livre « Al-I’tisâm »

Ash-Shâtibî s’est levé de la meilleure manière pour combattre les innovations, et il a composé à ce sujet un livre considérable par lequel il a soutenu la Sunna du Messager, paix et salut sur lui, et réduit les innovations des innovateurs : il l’a nommé Al-I’tisâm. C’est un livre d’une parfaite excellence, où il traite la question des innovations, les étudie scientifiquement et les éprouve à la mesure des fondements de la Loi. Al-I’tisâm a été loué par les savants anciens comme par les modernes, des études savantes lui ont été consacrées, il a été imprimé plus d’une fois, et il ne manque presque à aucune bibliothèque d’étudiant en sciences.

Il a lui-même parlé, dans Al-I’tisâm, de ce qu’il avait entrepris en cette matière :

Je n’ai cessé de suivre à la trace les innovations sur lesquelles le Messager de Dieu, paix et salut sur lui, a attiré l’attention et contre lesquelles il a averti, dont il a montré qu’elles étaient égarement et sortie hors de la voie droite, et que les savants ont signalées pour les distinguer et en faire connaître un certain nombre ; puissé-je les éviter autant que je le pourrai, et rechercher les traditions dont ces choses nouvelles ont presque éteint la lumière ; puissé-je, par la pratique, en faire resplendir l’éclat, et être compté au Jour de la Résurrection parmi ceux qui les ont fait revivre.3

Or l’imam ash-Shâtibî s’est appuyé, dans Al-I’tisâm, sur plus de quarante maîtres soufis pour établir la Sunna et réfuter l’innovation. Il écrit :

Le quatrième registre des transmissions : ce qui est rapporté, en blâme des innovations et de leurs partisans, des soufis connus des gens. Nous avons réservé à ce lieu une mention particulière, bien que ce qui précède eût suffi, parce que beaucoup d’ignorants croient qu’ils sont laxistes dans le suivi de la Sunna, et que l’invention de dévotions et l’astreinte à ce dont la Loi n’a pas prescrit l’astreinte seraient de ce qu’ils disent et pratiquent. Loin d’eux de le croire ou de le professer ! La première chose sur laquelle ils ont bâti leur voie est le suivi de la Sunna et l’évitement de ce qui la contredit. À tel point que celui qui les rappelle à eux-mêmes, le gardien de leur source et la colonne de leur école, Abû al-Qâsim al-Qushayrî,4 soutient qu’ils ne se sont distingués par le nom de soufisme que pour se séparer des gens de l’innovation.5

Il a décrit les soufis par des qualités louables :

Les soufis, à qui la voie est rapportée, s’accordent unanimement à magnifier la Loi ; ils se tiennent dans le suivi de la Sunna, ne négligent rien de ses convenances, et sont les plus éloignés des hommes de l’innovation et de ses partisans. C’est pourquoi nous ne trouvons parmi eux personne qui soit rattaché à l’un des groupes égarés, ni qui incline à ce qui contredit la Sunna. Et la plupart de ceux que l’on mentionne parmi eux sont des savants, des juristes et des traditionnistes, de ceux auprès de qui l’on prend la religion en ses fondements et ses branches ; et celui qui ne l’est pas, il lui faut nécessairement être juriste en sa religion dans la mesure qui lui suffit.6

Il les a loués en les qualifiant ainsi : « Les gens des réalités, des extases, des goûts spirituels, des états et des secrets de l’unicité : ils sont notre argument contre quiconque se rattache à leur voie sans marcher sur leur chemin. »7

Puis il ajoute :

Et puisque les gens du soufisme sont, dans leur voie, quant à leur consensus sur une question, comme tous les gens de science le sont dans leurs sciences, j’ai tiré de leurs paroles ce dont s’établit une preuve de la louange de la Sunna et du blâme de l’innovation dans leur voie même ; afin que ce soit pour nous, venant de leur côté, un argument contre les gens de l’innovation en général, et contre ceux qui se prétendent de leur voie en particulier. Et c’est de Dieu que vient la réussite.8

Le livre qu’il n’a pas eu le temps d’écrire

Il avait l’intention de consacrer un ouvrage entier à la louange de la voie du soufisme et à sa préservation contre les gens de l’innovation et des passions. Il écrit :

Et mon dessein, si Dieu m’accorde le temps, s’il m’assiste de Sa grâce et me facilite les moyens, est de résumer touchant la voie de ces gens un modèle par lequel on puisse établir sa validité et sa conformité à la voie la meilleure ; et de montrer que les corruptions n’y sont entrées et que les innovations ne l’ont atteinte que du côté de gens venus tard, après l’époque de ces vertueux anciens, qui ont prétendu y entrer sans cheminement conforme à la Loi ni compréhension des visées de ses gens, et leur ont attribué ce qu’ils n’ont jamais professé, si bien qu’elle est devenue, en ce dernier temps, comme une autre Loi que celle qu’a apportée Muhammad, paix et salut sur lui. Or la voie de ces gens est innocente de ce dérangement, par la louange de Dieu.9

Et l’on trouve, à la fin du premier volume d’Al-I’tisâm, ce qui confirme sa résolution de composer un livre traitant du soufisme et réfutant ce qu’on y a introduit et qui n’en est pas : « Et si Dieu m’accorde le temps et m’assiste de Sa grâce, nous développerons le propos sur ce sujet dans un livre sur la doctrine des gens du soufisme, et sur l’exposé de ce qu’on y a introduit et qui n’est pas de leur voie. »10

Mais la mort a devancé ash-Shâtibî avant qu’il n’accomplisse son dessein, et son terme est venu avant qu’il ne compose son ouvrage. Et demeure le soufisme, qui a occupé une place importante et fondamentale dans la pensée islamique, ce domaine qui a fait fructifier la richesse spirituelle de l’Islam, qui a fait jaillir les sources du goût religieux sain et droit, et dont la réalité repose sur la connaissance de Dieu, exalté soit-Il, et sur le suivi de la Sunna de l’Élu, paix et salut sur lui, dans les paroles, les actes et les états.

3. Les positions d’ash-Shâtibî sur le soufisme, à travers « Al-Muwâfaqât »

Suivons la position du juriste et usûlî marocain, l’imam ash-Shâtibî, à l’égard du soufisme et des soufis, à travers son livre Al-Muwâfaqât fî usûl ash-sharî’a, celui où il a bâti l’édifice de la science des finalités de la Loi en s’appuyant sur les soufis dans un ensemble de ses recherches, sachant que les tout premiers linéaments de cette science sont apparus avec al-Hakîm at-Tirmidhî, le grand soufi du Khorasan.11

Prendre le ferme propos, non la facilité

Parmi les fondements sur lesquels les soufis ont bâti leur doctrine dans la mise en œuvre des finalités de la Loi, il y a leur adoption des résolutions fermes sans se reposer sur les allègements. C’est pourquoi ash-Shâtibî a loué leur voie et l’a tenue pour un cheminement sain, car la recherche des allègements comporte un suivi des appétits de l’âme et de ses passions, et l’on n’y est pas à l’abri de tomber dans les lacets de Satan et sa ruse. Ash-Shâtibî écrit : « C’est pour cela que les maîtres des soufis ont recommandé à leurs disciples de délaisser entièrement la recherche des allègements, et ont fait de la prise des résolutions fermes de la science l’un de leurs principes : c’est un principe sain et excellent, de ce qu’ils ont manifesté de leurs bienfaits, que Dieu leur fasse miséricorde. »12

Ash-Shâtibî a également loué les nobles soufis pour leur cheminement, en ce qu’ils ne se tournent pas vers les parts éphémères de ce monde ni ne se laissent entraîner derrière elles :

L’explication en est que les maîtres des états spirituels œuvrent, dans leurs états, à laisser tomber leurs parts, et qu’ils ont atteint le terme de l’effort dans l’acquittement des droits, soit sous l’aiguillon de la crainte, soit sous la conduite de l’espérance, soit portés par l’amour ; leurs parts éphémères ont donc échappé de leurs mains, occupés qu’ils sont par ce qui les détourne de tout autre que ce en quoi ils sont. Ils n’ont donc ni relâche dans les œuvres, ni repos dans l’ardeur de la marche… Et de plus, Dieu, exalté soit-Il, leur a rendu facile ce qui est difficile aux autres, et les a fortifiés d’une force venue de Lui pour ce qu’ils ont assumé dans l’accomplissement de Son service, si bien que ce qui pèse aux hommes ne leur pèse pas, et que ce qui est lourd à d’autres leur est léger. Comment donc pourrait prétendre les imiter celui qui est faible de résolution devant le port de tels fardeaux, ou malade de volonté quand il s’agit de traverser les étendues de l’âme, ou dont le désir de ces hauts degrés s’est éteint, ou qui se contente des commencements au lieu des fins ?13

Il écrit encore, que Dieu lui fasse miséricorde : « Si l’on demande : en quel sens comprendre l’abandon du regard porté sur les effets ? Et comment distinguer ce qui compte comme tel de ce qui n’en est pas ? La réponse est que le délaissement des parts peut être manifeste, au sens où le cœur ne se tourne plus du tout vers elles, et cela est rare. Et ceux qui s’en distinguent le plus sont les maîtres des états parmi les soufis : celui-là s’acquitte de la cause absolument, sans regarder si elle a un effet ou non. »14

Ni excès, ni sortie hors de la Loi

Ce cheminement qu’ont suivi les soufis les a maintenus dans la juste mesure et l’équilibre, qui sont parmi les propriétés de cette Communauté. Ils se tiennent au contraire aux limites de la Loi dans leurs mouvements comme dans leurs repos. Ash-Shâtibî écrit : « Qui examine les vies des saints les trouve gardiens des formes extérieures de la Loi. »15

Puis il défend leurs états : « Celui qui présume peut croire qu’ils se sont imposé des rigueurs, qu’ils se sont chargés de ce dont ils n’étaient pas chargés, et qu’ils sont entrés par une autre porte que celle des gens de la Loi. À Dieu ne plaise ! Ils n’étaient pas hommes à le faire, eux qui ont bâti leur école sur le suivi de la Sunna, et qui sont, de l’accord des gens de la Sunna, l’élite de Dieu parmi la création. »16

Qui suit les états du Prophète, paix et salut sur lui, et de ses compagnons après lui, trouve qu’ils prenaient les résolutions fermes, pour ce qu’elles comportent d’acquittement des droits de la servitude, et qu’ils délaissaient neuf dixièmes du licite par crainte de tomber dans l’illicite. L’imam ash-Shâtibî écrit à ce propos : « Et si tu regardes les qualités du Messager de Dieu, paix et salut sur lui, et ses actes, la différence entre les deux catégories t’apparaîtra, et la distance entre les deux degrés ; il en va de même de ce que l’on rapporte des dispositions des compagnons et de leur conformité à ces principes. Et c’est sur cette première catégorie que se sont appuyés ceux qui se sont illustrés parmi les gens du soufisme ; c’est par là qu’ils ont dominé ceux qui n’ont pas atteint leur mesure dans la conformité aux qualités du Messager, paix et salut sur lui, et de ses compagnons. »17

Le regard du soufi et le regard du juriste

Les nobles soufis maintiennent le statut légal dépendant de la seule exigence, et non des degrés de cette exigence : il n’y a chez eux nulle différence, dans ce qui est exigé, entre l’obligatoire et le recommandé, ni entre le réprouvé et l’interdit. Ash-Shâtibî écrit :

Les ordres et les interdictions ne sont pas, dans leur degré d’insistance, à un rang unique quant à l’exigence de faire ou de délaisser ; cela varie selon la différence des intérêts nés de l’obéissance aux ordres et de l’évitement des interdits, et des dommages nés de leur transgression. Sur cette base, on peut concevoir la division de l’exigence en quatre catégories : l’obligatoire, le recommandé, le réprouvé et l’interdit. Mais il y a une autre considération selon laquelle cette division n’a pas lieu : le statut y demeure dépendant de la seule exigence, et l’exigence n’a que deux faces, l’une qui est l’exigence de l’acte, l’autre l’exigence de l’abstention. Il n’y a donc, dans ce qui est exigé, nulle différence entre l’obligatoire et le recommandé, ni entre le réprouvé et l’interdit. C’est cette considération qu’ont suivie les maîtres des états parmi les soufis, et ceux qui ont marché sur leurs traces parmi ceux qui ont rejeté entièrement les demandes de ce monde et ont pris la résolution ferme dans le cheminement vers l’autre : ils n’ont pas distingué entre l’obligatoire et le recommandé dans leur mise en pratique, ni entre le réprouvé et l’interdit dans leur délaissement ; certains d’entre eux ont même appliqué au recommandé le nom d’obligatoire pour le cheminant, et au réprouvé celui d’interdit. Ce sont eux qui ont compté les choses permises au nombre des allègements, comme il a été dit dans les statuts des allègements.18

C’est en cela que le regard des soufis se distingue de celui des juristes : ils regardent aux aboutissements des actes, à l’acquisition de la perfection et au rapprochement de leur Maître dans la plus belle forme et la plus accomplie. Le cheikh Zarrûq, le grand maître shâdhilî marocain, écrit dans ses Qawâ’id : « Le regard du soufi sur les œuvres est plus étroitement ajusté que celui du juriste, car le juriste considère ce par quoi la gêne tombe, et le soufi regarde ce par quoi la perfection s’obtient. »19

Contre ceux qui altèrent la pureté du soufisme

Ash-Shâtibî a été attentif aux allégations et aux méprises de ceux qui altèrent la pureté du soufisme : « Beaucoup s’imaginent que des choses ont été permises aux soufis qui ne l’ont pas été aux autres, parce qu’ils se seraient élevés du rang du commun, plongé dans les appétits, au rang des anges, dépouillés de toute inclination à les rechercher… »20

Il a également réfuté les prétentions de ceux qui récusent les états des soufis et leurs compréhensions : « Tout ce qui est rapporté des saints ou des savants, ou qui sera rapporté jusqu’au Jour de la Résurrection, en matière d’états, de prodiges, de sciences, de compréhensions et d’autres choses, en est des cas particuliers, des singularités comprises sous les universaux de ce qui a été rapporté du Prophète, paix et salut sur lui. »21


Notes

  1. Ahmad Bâbâ at-Tinbuktî, Nayl al-ibtihâj, p. 46-47.
  2. Nayl al-ibtihâj, p. 47.
  3. Abû Ishâq ash-Shâtibî, Al-I’tisâm, Dâr al-Athariyya, 2e éd., 2007, 1/24.
  4. Abû al-Qâsim al-Qushayrî (376-465 H / 986-1072), maître soufi et théologien du Khorasan, auteur de la Risâla, l’un des grands traités de référence du soufisme sunnite.
  5. Al-I’tisâm, 1/147-148.
  6. Ibid., 1/165-166.
  7. Ibid., 1/166.
  8. Ibid.
  9. Ibid., 1/148.
  10. Ibid., 1/368.
  11. Al-Hakîm at-Tirmidhî (mort vers 320 H / 932), maître soufi du Khorasan, auteur de Khatm al-awliyâ’. Ses travaux sur les fins de la Loi sont tenus pour les premiers linéaments de la science des maqâsid.
  12. Ash-Shâtibî, Al-Muwâfaqât, Livre des statuts, éd. ‘Abdallâh Darrâz, Muhammad ‘Abdallâh et ‘Abd as-Salâm Muhammad, Dâr al-Kutub al-‘Ilmiyya, Liban, 7e éd., 2005, 1/252.
  13. Ibid., 4/209-210.
  14. Ibid., 1/166-167.
  15. Ibid., 2/207.
  16. Ibid., 4/174.
  17. Ibid., 4/173.
  18. Ibid., 3/178-179.
  19. Ahmad Zarrûq (846-899 H / 1442-1493), grand maître de la voie shâdhiliyya, né à Fès, auteur des Qawâ’id at-tasawwuf — ici règle 55.
  20. Al-Muwâfaqât, 2/189.
  21. Ibid., 2/198.

Cet article est la traduction française de « وقفات مع الفقيه الأصولي المغربي، أبو إسحاق الشاطبي حول التصوف والصوفية », publié par le Dr Smaail Radi le 16 janvier 2012 sur le portail de la Rabita Mohammadia des Oulémas. Traduction et notes complémentaires : la rédaction. Nous remercions l’auteur et le portail de la Rabita pour cette matière.

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