Bismillâh ar-Rahmân ar-Rahîm, wa-s-salât wa-s-salâm ‘alâ sayyidinâ Muhammad wa ‘alâ sahbihi wa âlihi ajma’în.
Conférence donnée par Daniel Abdel Haq Roussange sous le titre « Le maître spirituel ». Transcription revue et mise en forme par la rédaction. La voix de l’orateur, son fil et ses exemples ont été fidèlement conservés.
Une réalité vivante
Chers amis, je suis heureux de partager ce moment avec vous. Comme je le dis chaque fois, je ne suis pas celui qui sait face à ceux qui écoutent : nous avons tous besoin d’apprendre, chaque jour. Le sujet qui nous réunit, le maître spirituel dans le cadre de l’islam, peut présenter un caractère polémique, et on ne l’aborde généralement pas si facilement devant un public. Mais il faut le traiter aujourd’hui, peut-être précisément parce que les maîtres sont rares.
Ce qui m’importe d’abord, c’est ceci : la voie vivante dans l’islam, dont le maître spirituel, le murshid, le guide, est le cœur, est une réalité vivante. Le soufisme lui-même, le tasawwuf, est une réalité vivante, et non pas seulement une science spirituelle qui renverrait à un temps passé. Tout, dans l’islam, est fondé sur la chahâda, sur lâ ilâha illâ Llâh : aussi bien les aspects extérieurs de la religion, représentés par la loi, la charia, que ses aspects intérieurs, représentés par la science du soufisme. Encore faut-il entendre que le soufisme n’est pas seulement une science : si la science en est l’aspect théorique, il est aussi une expérience, ce que les soufis ont appelé un goût, le dhawq. Dans les universités islamiques et les madrasas, les oulémas eux-mêmes, ceux qui avaient à traiter les questions de jurisprudence et à extraire par l’ijtihâd les normes légales des statuts coraniques, recevaient aussi cet enseignement : au Maroc, nombre d’oulémas en témoignent à diverses époques.
Lire à ce propos : Lectures d’ash-Shâtibî sur le soufisme et les soufis
L’idée que la Voie restera toujours vivante s’appuie sur un nombre considérable de traditions. On trouve dans le recueil authentique de Muslim, aux chapitres qui traitent des fitan, ces événements et signes annonciateurs des temps derniers, des hadiths qui répondent à une objection souvent entendue : le soufisme, les maîtres spirituels, ce serait autrefois, cela n’existerait plus. Or la tradition dit, selon l’une des versions :
Un groupe de ma communauté ne cessera d’être dans la vérité, au Maghreb, jusqu’à ce que vienne l’ordre de Dieu.
Hadith rapporté par Muslim
Il en existe une bonne dizaine de versions, dont certaines portent la mention du Maghreb, de l’Occident, et d’autres non.Et l’imam al-Qushayrî, l’un des fondateurs de la science soufie, en tout cas le premier à l’avoir explicitée dans une Risâla célèbre, écrit qu’à aucun moment de l’histoire des hommes il ne viendra à manquer un guide spirituel. Pourquoi ? Parce que s’imaginer que la voie spirituelle cesse d’être suivie, ou cesse d’être possible, reviendrait à poser une limite à la miséricorde divine, une limite à la puissance divine, même si les conditions actuelles, et bien des événements de ces dernières décennies, peuvent laisser penser à certains que tout cela est fini. Il est absurde de poser une telle limite : la limitation est du côté des créatures, elle n’est pas du côté du Seigneur.
La loi ouvre, elle ne ferme pas
Le tasawwuf est la science du tawhîd, de l’unicité, sur laquelle tout se fonde : toutes les modalités pratiques comme toutes les modalités spirituelles données au croyant pour cheminer. Et la loi, cette charia dont on parle tant, qui fait tant débat et qui n’est malheureusement pas toujours comprise, a elle-même pour vocation fondamentale de guider le croyant sur cette voie. Par les rites, les ‘ibâdât, elle crée en nous une disposition à revenir vers notre nature originelle, notre nature première, la fitra. Telle est la fonction même des rites, dans notre tradition : une mise en conformité avec ce qui est nôtre. La loi est quelque chose qui ouvre et non qui ferme, qui inclut et non qui exclut.
La voie spirituelle, la tarîqa, peut alors se définir simplement : extérieurement, conformité à la loi et intérieurement, conformité au modèle prophétique, car l’Envoyé de Dieu est, en tant que tel, le premier guide spirituel de la communauté. Sa finalité est la purification : tazkiyat an-nufûs wa tasfiyat al-qulûb, disaient les soufis, la purification des âmes et la clarification des cœurs. L’organe de la connaissance, dans le soufisme, est le cœur : réalité principielle de l’homme, réalité subtile, derrière laquelle se tient une science immense. C’est ce cœur qu’il faut purifier, et cette purification constitue en elle-même le cheminement et la réalisation spirituelle. Toute chose dans l’univers a d’ailleurs un cœur. Selon une parole rapportée, le Coran lui-même a le sien : Yâ-Sîn.
Cette purification, une poésie soufie l’exprime en un vers : cherches-tu Laylâ, alors qu’elle est manifeste en toi ? Tu la tiens pour autre, et pourtant elle n’est autre que toi. Laylâ, dans les poésies soufies, symbolise la Vérité. Le vers fait allusion au fait que la purification est en réalité un dépouillement : dépouillement des savoirs prétendus, des habitudes mentales mauvaises, et de tous les maux qui affectent l’âme, la cupidité, la jalousie et leurs semblables. L’état visé porte un nom : la ‘ubûdiyya, la servitude. Selon un hadith célèbre, l’ange Gabriel demanda au Prophète s’il voulait être un prophète-serviteur ou un prophète-roi, comme le fut Salomon, il répondit qu’il voulait être un prophète-serviteur. La servitude ne désigne pas ici une simple conduite extérieure de service : elle est aussi le degré spirituel, le maqâm, qui va avec cette attitude, et elle nécessite un cheminement, un effort, une concentration. C’est au terme de cette purification, si l’on peut parler de terme pour une voie qui n’en a pas véritablement, que Laylâ se lève dans le cœur du croyant, du cheminant, comme le soleil se lève à l’horizon.
Les trois conditions d’un verset
Avant d’en venir directement au maître et à sa fonction, un verset coranique résume à la fois ce qui vient d’être dit et ce qui suit :
Ô les croyants ! Craignez Allah, cherchez le moyen de vous rapprocher de Lui et luttez pour Sa cause. Peut-être serez-vous de ceux qui réussissent !
Coran 5:35
Ce verset indique les conditions incontournables pour suivre une voie spirituelle. Premièrement, la taqwâ : craignez Dieu. Le Coran parle ailleurs du vêtement de la piété, libâs at-taqwâ (Coran 7:26) : allusion à un engagement en actes et en esprit, porté par une détermination forte, une intention, une motivation, comme pour tout projet que l’on veut mener à bien. Deuxièmement, chercher la wasîla : le « moyen » qui vous relie et qui vous permet, littéralement, d’arriver, celui qu’on appelle au Maroc mûl al-waqt, le maître du temps. Troisièmement, lutter dans Son chemin : le jihâd dont il s’agit ici est le combat contre les passions de l’âme. Quant au « peut-être » de la fin du verset, il n’introduit aucune incertitude : il fait allusion au fait que c’est Dieu qui donne. La voie nécessite l’effort, la concentration et le combat, mais aucun résultat n’y est acquis autrement que comme une faveur divine. Les soufis le disent : cette Voie est celle de l’état spirituel. Tu ne la comprends pas par la raison, tu ne l’atteins pas par les actes. Elle est une faveur divine.
Qui est la wasîla ? Selon une certaine façon d’interpréter le verset, elle peut désigner le cheikh. Elle désigne bien évidemment, en tout premier, le Prophète Paix et bénédictions sur lui et il est légitime, du point de vue des savants de la loi, qu’elle désigne le Coran. Il n’y a entre tout cela aucune contradiction.
Faut-il un maître ? Une controverse ancienne
La question du maître a toujours été sujette à polémique. Une controverse célèbre eut lieu en Andalousie, à l’époque d’Ibn Khaldûn. Je la cite sans la détailler, car elle nous prendrait l’après-midi entière. Son intérêt est double : elle s’est tenue à l’intérieur même des voies spirituelles de l’époque, entre fuqarâ’ (disciples) et la question posée était exactement la nôtre : est-il nécessaire d’avoir un cheikh pour suivre la Voie ? Plusieurs réponses furent données, dont celle d’Ibn Khaldûn lui-même, qui n’était pas soufi, dans un livre aujourd’hui traduit en français, le Shifâ’ as-sâ’il. Mais la réponse qui fait le plus autorité est celle d’Ibn ‘Abbâd de Ronda : pour le prestige qui est le sien au Maroc, pour sa présence dans certaines chaînes initiatiques, les salâsil, et parce qu’il fut un maître d’une influence considérable, à la fois sur le plan de l’éducation spirituelle et sur celui de l’enseignement.
Ibn ‘Abbâd distingue deux types de maîtres, qui faisaient problème à l’époque : le cheikh d’enseignement, cheikh at-ta’lîm, et le cheikh d’éducation, cheikh at-tarbiya. Seuls ceux qui font la tarbiya sont des maîtres au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Tarbiya vient d’un verbe dont l’un des substantifs est Rabb, le Seigneur : elle dit le fait d’amener une chose à sa perfection, de l’affiner, mais aussi de la faire croître, de l’édifier comme on édifie un bâtiment. Le symbole est important : si, selon le hadith, l’islam est édifié sur cinq piliers, éduquer un homme, c’est l’édifier.
Ce cheikh de tarbiya, lui et lui seul, détient véritablement les clés de la connaissance. Car la vraie science n’est pas dans les livres, elle n’est peut-être même pas dans l’enseignement verbal : elle est dans la poitrine des hommes. Cette science est dite science du dévoilement, ‘ilm al-mukâshafa, et elle se traduit à l’extérieur par une science du comportement, ‘ilm al-mu’âmala : c’est le degré de l’ihsân, le degré du tasawwuf. Abû Yazîd al-Bistâmî disait, par provocation, à des savants venus le voir :
Vous avez pris votre science d’un mort qui la tenait d’un mort. Nous, nous avons pris notre science du Vivant qui ne meurt jamais.
Abû Yazîd al-Bistâmî
C’est là que la nécessité du maître s’affirme : on peut apprendre le tasawwuf d’un point de vue théorique, mais si l’on veut en faire l’expérience de l’intérieur, il faut suivre un guide. Le Coran y fait allusion dans un verset souvent cité à ce propos : « le Tout Miséricordieux. Interroge donc qui est bien informé de Lui » (Coran 25:59). Si tu veux Le connaître, adresse-toi à celui qui connaît, à l’expert, dirait-on en langage moderne, à celui qui est bien informé : al-Khabîr est aussi un nom divin.
Le médecin des cœurs
La première désignation générale du maître est qu’il est tabîb, médecin : tabîb al-qulûb, le médecin des cœurs. Un connaissant qui a la capacité de guider, et qui connaît les maladies du cœur, toutes ces choses qui s’y déposent et qui nous voilent la réalité divine. Sainte Râbi’a al-‘Adawiyya dit dans une qasîda : Il nous est apparent, mais c’est notre âme qui nous cache. La vérité divine est apparente, l’obstacle, c’est notre âme. Le maître connaît ces maladies, ces infirmités, ces afflictions, tous ces termes sont employés. Il a la capacité de donner le remède, et il connaît aussi les modalités qui préservent, tout au long du cheminement, l’équilibre et l’intégrité du cheminant, car la voie spirituelle est un chemin difficile, avec, comme pour les voyageurs d’autrefois, ses pièges, ses dangers et ses obstacles.
À ce propos, notre maître Sidi Hajj Abbas, le père de Sidi Hamza, qu’Allah sanctifie leurs Secrets, reçut un jour la visite de grands savants. Il était âgé, la tête baissée et il ne parlait presque jamais. Des centaines de personnes venaient à lui, et ces savants se dirent entre eux : que peuvent-ils bien trouver à cet homme ? Sidi Hajj Abbas, qui n’avait pas entendu leurs propos, leva alors la tête et s’adressa directement à eux : dawâ’ al-qulûb, le remède des cœurs. C’est là ce qu’ils viennent chercher : la guérison des cœurs.
Cette guérison du cœur n’a rien d’un prodige qu’il faudrait comprendre comme une phénoménologie exceptionnelle : elle est un cheminement. Comme dans l’ordre de la médecine extérieure, chacun a ses difficultés, et chacun doit recevoir un traitement approprié. Un disciple dit un jour à son cheikh, au bout de quinze ans : Cheikh, je vois mes frères, ils ont progressé, je vois les fruits de leur cheminement mais moi, je n’ai pas changé de place. Et le cheikh répliqua : toi, si tu changeais en un instant autant qu’en ces quinze années, tu ne le supporterais pas. Dans cette voie, on ne peut pas juger nous-mêmes d’où l’on en est véritablement. Si l’on était apte à juger de son propre cheminement, on n’aurait pas besoin de maître. C’est un piège connu.
L’éducateur : la himma, le regard, la vivification
La deuxième qualité du maître est la fonction de tarbiya, d’éducation. Les maîtres éducateurs sont dits murabbî et ma’dhûn : éducateurs et autorisés, nous y reviendrons. Le maître éducateur a une qualité exceptionnelle : il est l’héritier muhammadien, le véridique, comme on dit d’Abû Bakr as-Siddîq. La véracité, le sidq, est le degré spirituel de cet héritage.
Pas de seigneurie sans servitude, et pas de servitude sans seigneurie. Cette sentence fait aussi allusion à ce qu’est proprement la réalisation spirituelle en islam, désignée comme le fait de se parer des qualités divines. Le serviteur en est revêtu lorsqu’il est parfaitement établi dans la station de la ‘ubûdiyya : le mensonge est alors recouvert par la véracité, l’hypocrisie par la sincérité, la cupidité par la générosité, l’ignorance par la science, et ainsi de suite ; il y a comme une permutation des attributs en l’homme. Les soufis ont dit : les attributs de l’Aimé permutent avec les attributs de celui qui aime ; comme dans un couple où l’amour est fort, les qualités de l’un passent à l’autre, chacun gardant bien entendu son identité ; ce n’est pas une fusion, c’est cet échange. Toute qualité humaine, véracité, loyauté, générosité, n’est véritablement telle que si elle est le reflet, dans le monde humain, d’une qualité divine. Et c’est ce qu’explicite la parole du Prophète : j’ai été suscité pour parfaire les nobles caractères. Ces qualités ont été mises en acte, et portées de la manière la plus excellente qui soit, par l’Envoyé de Dieu, sallâ Llâhu ‘alayhi wa sallam.
Les modalités de cette éducation sont indéfinies. La première est l’exercice de ce qu’on appelle la himma : l’énergie spirituelle propre au cheikh, qu’il a la faculté de projeter sur son disciple, en sa présence ou non. Comme un professeur d’école, dans l’ordre des choses scolaires, avait la faculté de motiver son élève et de le rendre meilleur en lui donnant l’énergie de l’effort, ainsi œuvre le maître, mais dans l’ordre subtil et spirituel. Ce qui fait l’efficacité de cette himma, c’est qu’elle émane directement de l’Esprit : tout maître spirituel est lié de manière indéfectible à l’esprit muhammadien, source et origine de cette énergie. C’est pourquoi l’on dit qu’un cheikh est un cheikh éducateur non parce qu’il aurait une grande habileté mentale, ni même une intelligence pénétrante, mais parce qu’il change les êtres subtilement, tout simplement par sa présence, ou plus encore par son regard, la nazra, car le regard est très important. Quand on est en présence du vrai cheikh, une paix se diffuse, nous envahit, écarte de nous tous les soucis. Une paix qui ne s’explicite ni ne s’exprime et derrière laquelle se cache le fait que les cœurs, en cet instant, sont illuminés.
Un soufi de l’Orient a dit, pour montrer ce pouvoir de vivification : si le maître enseignait à une branche sèche, on en verrait paraître des bourgeons et jaillir des feuilles vertes. C’est toute la différence entre le cheikh qui enseigne et celui qui éduque : celui qui enseigne n’a pas cette grâce. Un maître contemporain a comparé cette vivification des cœurs à l’irrigation : le maître est l’eau, disait-il, cette eau du Secret qui vivifie les cœurs et cette eau, à la manière des canaux d’irrigation, il faut des gens qui la conduisent et qui la répandent, dans la mesure où ils le peuvent, aux quatre coins de la terre et dans les contrées les plus éloignées. Ceux-là sont les disciples : il n’y a pas de cheikh sans disciples, et les disciples prolongent vers l’extérieur, d’une certaine manière, la fonction du cheikh.
Père, mère, frère aîné
Venons-en à la relation du maître et du disciple, sous un aspect peut-être un peu surprenant. Le premier visage de cette relation est la paternité spirituelle. On la retrouve dans le modèle de l’Inde ancienne, où le guru exerce cette même fonction, et c’est le même sens en islam : exercer une paternité spirituelle.
Qu’est-ce que cela signifie ? La paternité spirituelle est un ensemencement, un engendrement, ce qu’on appelle quelquefois la deuxième naissance. Cet engendrement a un début, comme lorsqu’on met une graine en terre : le moment où le cheikh donne la main à son disciple, peu importe d’ailleurs que ce soit la main ou non, lui communique l’influx spirituel et le rattache à la voie dont il est le représentant. Cela peut passer par un simple regard, et il se peut même que le disciple ne s’en rende pas bien compte au début, mais il y a généralement un rite formel : donner la main, et prendre la voie, comme on dit. Ce rôle se prolonge dans l’irshâd, la guidance : le cheikh, par sa présence réelle ou subtile, tient en quelque sorte la main de son disciple tout au long du chemin, et exerce sur ses états un contrôle plus subtil encore, une préservation.
Une image très simple : Dieu détient le thé, le cheikh joue le rôle de la théière, et les disciples reçoivent le thé chacun dans son verre, chacun selon sa capacité. Le don se fait à la mesure des récipients, dit une parole célèbre. Le disciple ne peut pas recevoir directement de Dieu cette lumière : il y faut un médiateur, qui a d’ailleurs le même rôle que l’Envoyé de Dieu lorsqu’il dit : je ne suis qu’un répartiteur, et c’est Dieu qui donne. Le cheikh est ainsi : il reçoit, et il transmet. Le Cheikh Hamza disait un jour : le cheikh est comme le porc-épic. Le porc-épic est un animal qui a une réaction étrange : quand des présences viennent autour de lui, il se gonfle, puis il envoie ses piques. Image surprenante, mais parlante : celui qui se remplit de ce qu’il reçoit, et qui le projette autour de lui.
Mais le cheikh a aussi, chez de nombreux auteurs, une fonction maternelle, directement liée à la tarbiya : éduquer est comparé à un allaitement. Le cheikh est comme une mère qui allaite son enfant. C’est d’ailleurs l’un des sens dérivés du terme tarbiya (éducation spirituelle), et cela touche à une question connue du sulûk (cheminement), dont on parle peu, celle de la râbita (lien) et de l’orientation, le tawajjuh. En même temps, cette tarbiya est un sevrage de l’âme : le lait qui alimente le disciple doit se substituer à tout ce vers quoi il se tournait auparavant, les choses du monde, le lait du monde, le lait vicié. Et le cheikh dit : prends mon lait, nul autre que moi ne peut t’éduquer. La Burda le dit dans un vers célèbre :
L’âme est semblable à un nourrisson : si on l’abandonne à lui-même, il voudra téter jusqu’à l’adolescence. Si on le sèvre, il y renonce.
Al-Busîrî, la Burda
Ce sevrage, dans les deux sens, est lié à des pratiques plus ou moins institutionnalisées dans le soufisme, dont la khalwa, la retraite spirituelle : on s’isole, dans la nature autrefois ou dans une cellule, on coupe autant que possible les relations avec le monde, pour des retraites de sept, neuf, vingt-huit jours, au plus quarante.
Le Cheikh Hamza, dans sa jeunesse, à une époque où sa pratique de la voie était déjà très avancée, eut au cours d’une nuit une vision : il voyait à côté de lui une femme tout en noir, liée par des cordes, incapable de parler comme de bouger. Étonné, il rapporta la chose à son cheikh, Sidi Boumediene, qu’Allah sanctifie leurs Secrets, qui lui dit : ce sont les anges qui t’annoncent que désormais ton âme sera comme cette femme en noir, elle sera liée, elle ne pourra plus ni bouger ni s’exprimer.
Le cheikh est encore, vis-à-vis de son disciple, comme le grand frère ou le frère aîné : il se positionne toujours d’une certaine façon en fonction de l’état de son disciple. Il se peut même que le disciple, dans un état de grande faiblesse et ayant besoin d’un soutien, le perçoive comme se mettant au-dessous de lui, dans une totale humilité, comme s’il était le tapis sur lequel il marche ou la terre qui le porte. Al-Junayd a cette phrase célèbre : le soufi est comme la terre ; elle reçoit tout ce qu’on lui jette, et elle ne rend que l’or.
Le dhikr remis, et les convenances
Tous ces visages, paternel, maternel, fraternel, sont autant d’aspects de la guidance spirituelle, qui n’a d’autre but que d’inculquer subtilement au disciple l’éducation, en particulier les convenances spirituelles, jour après jour, et de l’assister dans le combat qu’il doit mener. Ce combat a son moyen spécifique : le dhikr, donné et remis par le maître au disciple. Beaucoup de gens peuvent transmettre des formules, qui viennent du Coran, généralement les noms divins à prononcer, mais attention : il faut qu’ils soient autorisés, il faut qu’ils soient des maîtres, sinon cela n’aura pas d’effet. Ce qui se transmet dans la voie, dans ce domaine, est toujours la même chose : ces adhkâr, ces awrâd (litanies). Ce qui fait qu’une personne est un maître, c’est qu’entre ses mains ces choses ont un pouvoir opératif : elles soignent le cœur. Et c’est pourquoi cela requiert un contrôle, une discipline, un effort, une concentration.
Les convenances spirituelles sont, sur le chemin de la voie, un peu comme la carte routière ou le GPS : si l’on n’a ni carte ni GPS, on se perd. Dans la voie spirituelle, on est en compagnie de Dieu, et l’on ne peut pas se conduire n’importe comment, étant entendu que la miséricorde est toujours là, et qu’elle couvre : elle voile et elle efface, et c’est une grâce immense. Le modèle de cette éducation, de ce compagnonnage, est celui du Prophète Paix sur lui avec ses compagnons, restés auprès de lui, devenus au fil du temps de plus en plus nombreux, pendant vingt-trois ans. D’où l’importance, à cet égard, de la Sîra, la vie du Prophète : à travers elle, on aperçoit bien des choses qui touchent justement à l’éducation spirituelle et à ces convenances, l’adab. ‘Abd al-Qâdir al-Jîlânî, qu’Allah sanctifie son Secret, a d’ailleurs dit : celui qui est en compagnie du maître est en compagnie du Seigneur. Et cette compagnie est, comme toute chose dans le soufisme, fondée et appuyée sur le Coran et la Sunna :
Ô vous qui croyez ! Craignez Allah et soyez avec les véridiques.
Coran 9:119
Les véridiques, ce sont en premier lieu les Chuyûkh, les guides. La compagnie est donc prescrite. En elle, on s’imprègne des qualités qui sont celles des fuqarâ’ et du cheikh lui-même, et l’on se coupe petit à petit de nos tendances naturelles, celles de l’âme, la nafs. Un maître de la Voie en a donné la définition la plus serrée : la conviction, chez les gens du tasawwuf, est que l’âme, ce sont les mauvaises pensées. Ces pensées blâmables qui nous envahissent comme des nuages bas, et sur lesquelles nous n’avons pas de prise. Le cheikh, à travers cette compagnie dont nous parlons, nous en dégage petit à petit et on peut le constater, en faire l’expérience : en présence du maître, les mauvaises pensées sont tout à coup absentes. Elles reviennent ensuite, il faut bien qu’elles reviennent, ce sont aussi les épreuves et l’on ne peut pas vraiment lutter frontalement contre elles : dans certains cas, même si l’on essaie de lutter, on les renforce, un peu comme dans les arts martiaux, où lutter contre une chose renforce cette chose.
La wasîta et le Secret
Le véridique, l’héritier muhammadien, introduit ainsi le disciple dans ce qu’on appelle la présence divine, car lui-même y est totalement et complètement immergé. Et nous touchons ici à un aspect de la fonction du maître qui est essentiel, mais plus difficile à saisir, et qui crée encore plus de polémiques : ce véridique, dont l’esprit est toujours lié à l’Esprit, peut être perçu comme un médiateur : la wasîta. Le Cheikh Hamza le disait : l’orientation, le tawajjuh, se fait vers la wasîta ; et le médiateur est unique. Cette question de la wasîta a soulevé des polémiques dans la littérature. La dernière eut lieu en Égypte, il y a une trentaine d’années.
Si l’on veut approcher ce qu’est la wasîta, il faut se référer, parmi beaucoup de possibilités, à une prière sur le Prophète qui est l’une des plus célèbres et des plus parfaites : la Salât al-Mashîshiya, du pôle ‘Abd as-Salâm Ibn Mashîsh, qu’Allah sanctifie son Secret. On y lit, parlant de lui :
Rien n’est, qui ne soit suspendu à lui ; car sans le médiateur disparaîtrait, comme il est dit, tout ce qui en dépend.
Salât al-Mashîshiya (lâ shay’a illâ wa huwa bihi manût, idh lawlâ l-wâsita la-dhahaba, kamâ qîla, l-mawsût)
C’est un éclairage essentiel sur la fonction du maître : le médiateur, que désignent aussi d’autres termes, le barzakh, l’isthme, ou encore le dépositaire du Secret. Ce Secret est la source ultime de toute vie spirituelle : tout vient de là, et toutes les voies spirituelles, aussi nombreuses soient-elles, y convergent, comme les rivières, les ruisseaux et les fleuves convergent vers l’océan, qui est unique ; on dit d’ailleurs qu’il y a autant de chemins vers Dieu que de fils d’Adam.
Ce Secret se définit par une élection divine, qui à ce degré est exceptionnelle. Mais il faut le savoir : ce Secret ne peut être transmis que par autorisation, l’idhn, de Dieu et de Son Prophète. Aucun maître n’est maître s’il n’a reçu ce dépôt, avec l’autorisation qui lui est liée. Sans elle, il ne peut ni diffuser ni distribuer. Et il existe des hommes dont la spiritualité est considérable, de degrés inimaginables, mais qui sont cachés, qui ne donnent pas, qui n’engendrent rien, comme une terre stérile : ceci relève du choix divin et de l’autorisation.
Ibn ‘Atâ’illâh, dans son recueil de sagesses où il parle en réalité du cheikh d’une manière extraordinaire, l’a fixé dans la centième de ses Hikam :
Gloire à Celui qui a caché le secret de l’élection en y manifestant la condition humaine, et qui S’est manifesté par l’immensité de la Seigneurie dans la mise en évidence de la servitude.
Ibn ‘Atâ’illâh, Hikam n°100 (Subhâna man satara sirra l-khusûsiyya bi-zuhûri l-bashariyya, wa zahara bi-‘azamati r-rubûbiyya fî izhâri l-‘ubûdiyya)
Daniel Abdel Haq Roussange. Conférence transcrite et mise en forme par la rédaction.







