Abû Ya’zzâ Yalannûr, le saint des illettrés et les prodiges de la montagne

Troisième volet de la série « Hommes de Lumière », consacrée aux figures du soufisme marocain, publiée par Sidi Abdelfattah Elakili sur Mishkât an-Nubuwwa. Traduction de l’arabe et notes : la rédaction. La source d’origine est accessible en fin d’article.


Un berger amazigh qui ne savait ni lire ni écrire forma Sidi Abû Madyan al-Ghawth, l’un des plus grands maîtres du soufisme.

Dans une montagne escarpée du Moyen Atlas, entre Boujad et Khénifra, repose un homme qui ne maîtrisait pas l’arabe et ne retenait du Coran que la Fâtiha et les sourates brèves. Des siècles durant, il resta pourtant un lieu vers lequel on montait de loin.

C’est Abû Ya’zzâ Yalannûr, que les Marocains ont connu sous le nom de « Moulay Bou’azza ». Son disciple Abû Madyan al-Ghawth dit de lui :

J’ai lu les récits des hommes de bien depuis le temps d’Uways al-Qaranî jusqu’au nôtre, et je n’ai rien vu de plus étonnant que les récits d’Abû Ya’zzâ.

Quel est donc cet illettré qui instruisit les savants ?

Du berger au voyageur des solitudes

Abû Ya’zzâ Yalannûr ben Maymûn al-Hazmîrî naquit à la fin de l’époque almoravide, chez les Banû Sabîh de la tribu des Haskoura, près de Demnate. Il était berbère masmouda.

Enfant, il garda les troupeaux, puis quitta son pays et erra en quête de subsistance. Ce fut sa première migration, de la recherche du monde vers la recherche de Dieu.

Il passa quinze années à parcourir les étendues sauvages, sans jamais s’abriter dans une agglomération, se nourrissant des plantes de la terre. Il vécut inconnu, sous des noms d’humilité : « Bougartil », l’homme à la natte, puis « Abû Walankût », du nom d’une herbe si pauvre que personne ne la mange. Comme s’il avait voulu effacer son nom avant que la lumière ne l’inscrive.

L’illettré qui corrigeait la récitation des savants

Il n’était ni homme de science ni juriste, illettré au point de ne retenir que la Fâtiha et les deux sourates protectrices. Il reprenait pourtant celui qui se trompait dans la récitation du Coran et le corrigeait.

Le paradoxe porte une leçon profonde : la science de la sainteté est un goût du cœur, elle est donnée, elle complète les jugements de la Loi et n’en retranche rien.

Il servit près de quarante saints de son époque. Son maître le plus éminent fut Abû Shu’ayb Ayyûb as-Sanhâjî, « Moulay Bou Chaïb as-Sâriya ».

Parmi les récits les plus parlants de son éducation par le service : il assurait de nuit, en secret, les travaux de la maison de son maître à Azemmour. Une nuit, l’épouse du maître voulut savoir qui œuvrait ainsi ; elle vit, selon at-Tashawwuf, la meule à grain tourner seule tandis qu’il se tenait debout en prière. Elle jura de ne plus rien lui demander. Il en fut désolé et dit : « Que ne m’as-tu laissé la servir ! »

Chez lui, l’illettrisme n’était pas un manque, mais l’absence de toute occupation autre que Celui qu’on sert.

Les prodiges de la montagne

Ses récits se sont transmis par tant de voies que quatre auteurs les consignèrent : Ibn az-Zayyât dans at-Tashawwuf, at-Tamîmî dans al-Mustafâd, al-‘Azafî dans Di’âmat al-yaqîn, et as-Sawma’î dans al-Mi’zâ.

De la guérison des malades à la soumission des fauves : on raconte qu’un groupe vint le contester, et qu’un lion bondit sur leurs montures. Il le rappela d’un cri, le tira à lui et dit à ses compagnons : « Montez-le. » Ils s’enfuirent.

Mais son prodige le plus véridique fut son humilité. Les gens vinrent se plaindre à lui de la sécheresse. Il découvrit sa tête en implorant :

Mon Seigneur, quel est mon rang pour qu’on me demande la pluie ?

Puis il pleura, et Dieu fit descendre l’averse.

La sainteté est chez lui indigence, non superbe. Nous comprenons par là cette parole du Très-Haut :

﴿ أَلَا إِنَّ أَوْلِيَاءَ اللَّهِ لَا خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلَا هُمْ يَحْزَنُونَ ﴾

« En vérité, les bien-aimés de Dieu seront à l’abri de toute crainte, et ils ne seront point affligés. »

Coran, Yûnus (10), verset 62

Ibn ‘Arabî témoigne de sa clairvoyance : « Quand quelqu’un avait commis une faute et entrait chez lui, il voyait le membre par lequel l’acte avait été commis marqué d’un tracé noir. » Et pourtant, il lui fut ordonné de couvrir, non de divulguer.

Le pèlerinage du pauvre : quand la générosité devient adoration

Il ne fut pas un dévot retiré, mais une table ouverte. At-Tâdilî écrit : « Les gens venaient à lui de tous les pays, il les nourrissait et donnait le fourrage à leurs bêtes. »

De cette générosité naquit un phénomène proprement marocain, connu sous le nom de « pèlerinage du pauvre ». Se rendre à son mausolée devint une compensation symbolique pour ceux que la pauvreté empêchait d’accomplir le pèlerinage à la Maison sacrée. Le don devint un chemin vers Dieu, au même titre que le dhikr et la prière.

Abû Ya’zzâ au regard des historiens

Des historiens contemporains, comme Muhammad al-Mannûnî et Ahmad Tawfiq, ont lu sa figure sous un angle social. Ils distinguent l’histoire documentaire de la littérature hagiographique : le prodige est pour eux un document permettant de comprendre l’imaginaire religieux et les fonctions de la sainteté dans le Maroc médiéval, non un objet à établir ou à nier.

Tawfiq écrit que l’historien n’a pas à établir le prodige, mais à étudier son effet sur la société et sur l’histoire.

En conclusion : une lumière des montagnes du Maroc

Abû Ya’zzâ mourut le premier jour de Shawwâl de l’an 572, ayant approché cent trente ans. Il fut enterré au Jbel Irûjân, où son mausolée porte encore son nom.

Et parce que l’équité achève une biographie, bien des détails de sa vie demeurent dans l’ombre, tandis que les recueils de vertus ont conservé son image spirituelle dans la mémoire marocaine.

Reste son sens le plus vaste : le ciel ne regarde pas la lettre autant qu’il regarde le cœur, et un berger illettré d’une montagne oubliée est devenu une école dont est sorti un Pôle comme Sidi Abû Madyan al-Ghawth, à qui Ibn ‘Arabî s’attacha spirituellement et dont il puisa l’enseignement.

Cela seul suffit à comprendre pourquoi le Maroc a continué d’être connu comme « le pays des saints et des hommes de bien ».


Sources et références

  1. Le témoignage d’Abû Madyan al-Ghawth, les noms d’humilité (« Bougartil » et « Abû Walankût »), le service du maître à Azemmour (l’épisode de la meule) et le récit du lion : Ibn az-Zayyât at-Tâdilî, at-Tashawwuf ilâ rijâl at-tasawwuf, éd. Ahmad Tawfiq (publications de la Faculté des Lettres et des Sciences humaines, Rabat), notice n° 77.
  2. Le récit de la demande de pluie (« quel est mon rang pour qu’on me demande la pluie ? ») : at-Tamîmî, al-Mustafâd fî manâqib al-‘ubbâd, éd. Muhammad ash-Sharîf (Faculté des Lettres, Tétouan).
  3. Les noms d’humilité et la parole d’Ibn ‘Arabî sur la clairvoyance (« marqué d’un tracé noir ») : al-Kattânî, Salwat al-anfâs wa muhâdathat al-akyâs (Dâr ath-thaqâfa, Casablanca), 1/186-187, la clairvoyance en 1/187.
  4. Les recueils hagiographiques également cités : al-‘Azafî, Di’âmat al-yaqîn fî za’âmat al-muttaqîn ; as-Sawma’î, al-Mi’zâ fî manâqib Abî Ya’zzâ.
  5. Le verset : sourate Yûnus, verset 62.
  6. Le cadre historique : Ahmad Tawfiq (introduction à son édition d’at-Tashawwuf) et Muhammad al-Mannûnî.

Article original : أبو يعزى يلنّور: وليّ الأمّيين وكرامات الجبل, publié le 28 juin 2026 sur Mishkât an-Nubuwwa (مشكاة النبوة). Auteur : Sidi Abdelfattah Elakili. Traduction et notes : la rédaction. Nous remercions l’auteur.

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