Allal al-Fassi et le soufisme marocain : une voie sunnite, née de l’intérieur

Cet article est la traduction française de « وقفات مع الزعيم علال الفاسي عن التصوف الإسلامي في المغرب », publié par le Dr Smaail Radi sur le portail de la Rabita Mohammadia des Oulémas le 9 décembre 2011. Traduction et notes complémentaires : la rédaction. Nous remercions l’auteur et le portail de la Rabita pour cette matière.

Le livre Le soufisme islamique au Maroc d’Allal al-Fassi est un document historique de premier ordre. Il rend hommage aux hommes du soufisme et salue leur rôle dans la fondation d’une renaissance marocaine véritable et complète. C’est aussi l’une des études les plus importantes qui allient la dimension religieuse et le sens patriotique des Marocains à travers leur longue histoire.

L’étude met en lumière, d’un côté, cette dimension spirituelle et morale de l’Islam, qui est, selon l’expression de l’auteur, le fruit de la foi véritable. Elle éclaire de l’autre un versant essentiel de la pensée marocaine authentique et contemporaine, le versant du soufisme : elle en expose les traits et les fondements, en retrace l’histoire et les sources, en salue les vertus et les dons.

Une vie spirituelle née au dedans

L’auteur, que Dieu lui fasse miséricorde, commence par rappeler que la vie spirituelle chez les musulmans a grandi à l’intérieur du système islamique lui-même : elle n’est pas née de courants venus du dehors. Ceux qui portaient ce versant spirituel de l’Islam furent appelés au premier siècle les ‘ubbâd (les adorateurs), puis on leur donna le nom de zuhhâd (les ascètes), et ils furent enfin connus comme les sûfiyya, comme leur voie fut connue sous le nom de tasawwuf.

Il fut attentif aux allégations et aux méprises de ceux qui altèrent la pureté du soufisme et son identité marocaine authentique. Il réfute dans son livre les prétentions de certains chercheurs musulmans et de certains orientalistes qui font remonter le soufisme à des origines étrangères, extérieures à l’Islam, et affirme que le soufisme islamique au Maroc fut toujours sunnite et puisé aux sources islamiques. Il affirme également que le soufisme représente cet élan immense vers la connexion au monde d’en haut, qu’il est une des voies de l’Islam et une échelle vers le salut, connue et parcourue par le Prophète, paix et salut sur lui, et par ses compagnons.

Évoquant certaines innovations blâmables que l’on a collées au soufisme, dont le soufisme est innocent, il écrit :

Et s’il est vrai que des choses blâmables ont été introduites chez ces gens, ou que des innovations s’y sont infiltrées, alors qu’elles ne s’accordent pas avec ce qu’ils voulaient pour eux-mêmes et pour les hommes, quel groupe n’a donc jamais été infiltré par des innovateurs ? Et quelle croyance n’a jamais vu s’accrocher à elle des parasites cherchant à la vider et à l’anéantir ?

Deux méthodes, deux voies

Il indique ensuite que le mouvement soufi s’est cristallisé en deux méthodes : celle d’Abû Yazîd Tayfûr al-Bistâmî, qui représenta le soufisme des réalités, et celle d’Abû al-Qâsim al-Junayd, qui représenta le soufisme des vertus et des délicatesses du cœur, celui qui accorde les exigences de la Loi et les sens du soufisme. Et ce courant soufi sunnite s’est cristallisé au Maroc en deux voies : la Qâdiriyya et la Shâdhiliyya.

Allal al-Fassi précise que la voie adoptée par l’ensemble des Marocains, et sur laquelle ils se sont fixés depuis le troisième siècle de l’Hégire, est le soufisme des vertus et des délicatesses du cœur ; les juristes et les savants sont entrés dans son enclos. Il met aussi en évidence l’effet agissant du soufisme dans la société marocaine, lequel a formé l’un des appuis de l’identité marocaine.

Il montre la diffusion des ribât à travers le territoire marocain et leurs fonctions, qui reposent sur la science, l’adoration et le combat. Ces ribât se sont ensuite développés dans les villes sous la forme de zaouïas vouées à l’enseignement de la religion et à l’éducation des disciples ; les pauvres y venaient séjourner à la manière des gens de la Suffa.

Il divise les rôles du soufisme au Maroc en quatre étapes, en montrant que la part de la lutte intérieure, de l’éducation par l’élan et par l’état spirituel, du soin porté aux affaires des créatures et de la défense du territoire contre les ennemis, a dominé le soufisme marocain à partir de la deuxième étape, celle d’ash-Shâdhilî. Il salue également le rôle libérateur qu’a joué le soufisme en sauvant le Maroc des occupations étrangères.

Il passe en revue des figures du soufisme des réalités apparues à la fin de la troisième période et durant la quatrième, et rapporte cette apparition au calme retrouvé et à la tranquillité des Marocains quant à leur patrie, après son unification et sa libération grâce aux efforts des souverains alaouites, ainsi qu’au renouvellement des contacts entre les hommes du Maroc et ceux de l’Orient, à l’échange des transmissions et des filiations, ce qui enrichit le soufisme marocain sous tous ses aspects.

L’unité des soufis n’est pas une fusion des essences

L’auteur affirme que l’idée d’« unité » chez les soufis est très éloignée des croyances corrompues et de toute forme d’associationnisme : elle a un tout autre sens, celui d’un lien spirituel entre l’aimant et l’Aimé, et non d’un mélange des essences. Il écrit :

Quelle que soit notre position à l’égard de cette vue, en tant que salafis1, ce dont nous ne doutons pas est que les soufis sont les hommes les plus éloignés de l’idée d’unité au sens d’une divinisation du cosmos ou des individus, comme c’est le cas chez les chrétiens. L’unité des soufis a un autre sens : c’est un lien spirituel entre l’aimant et l’Aimé, non un mélange des essences ni une composition d’hypostases. C’est pourquoi il nous faut déclarer franchement que Massignon et ses semblables parmi les orientalistes n’ont pas compris les paroles d’al-Hallâj et d’Ibn ‘Arabî.2

Il tient la croyance du soufisme pour exempte de tout associé, de toute ressemblance et de tout égal à Dieu, et montre que ses fondements et son centre sont dans la croyance de l’unicité islamique. Il écrit :

Les théologiens parviennent à réaliser cela, l’unicité, par la voie de la démonstration et du raisonnement. Les soufis, eux, parviennent à l’unicité de Dieu et à Sa transcendance par la porte de l’extase spirituelle, par cet amour qui les conduit à l’extinction ; alors le Vrai se manifeste à eux dans leurs cœurs et se fait connaître à eux par Lui-même, et ils s’éprennent de Sa beauté et s’attachent à Lui, et ils vivent dans la station de l’ihsân. Il n’est pas douteux que cette extase véridique est plus belle et plus forte que toute démonstration.3

Des savants avant d’être des soufis

Il observe que la plupart des hommes du soufisme marocain et de ses prédicateurs étaient des savants des fondements de la religion et de ses branches. Il affirme qu’il est certain que le soufisme marocain a exercé un effet agissant, aux côtés du fiqh malikite, dans l’orientation de toutes les idées et de toutes les politiques qui eurent cours au Maroc : le fiqh et le soufisme sont, l’auteur y insiste, deux éléments essentiels dans la formation de la société marocaine et dans sa conduite.

Enfin, évoquant le soufisme des vertus et ses hommes, il met en lumière les racines de la naissance et du développement de ce versant sunnite au Maroc, incarné dans les deux voies, la Qâdiriyya et la Shâdhiliyya, et salue ses hommes et leurs rôles à travers les âges.


Notes

  1. Au sens marocain des années 1950 (le réformisme de la Nahda, la salafiyya de ‘Abduh et d’Allal al-Fassi), qui n’a rien à voir avec ce que le mot désigne aujourd’hui.
  2. Allal al-Fassi, At-Tasawwuf al-islâmî fî al-Maghrib, établi par ‘Abd ar-Rahmân ben al-‘Arabî al-Harîshî, Matba’at ar-Risâla, sans mention d’édition ni de date, p. 70.
  3. Ibid., p. 70.
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