Texte paru en arabe sous le titre « هل شيوخ التربية معصومون؟ ». Traduction française de la rédaction.
Il se répand, dans certains milieux affiliés au tasawwuf, l’idée que le maître héritier muhammadien, l’éducateur parvenu et faisant parvenir (al-wâsil al-mûsil), parlerait par Dieu depuis les deux Présences. On invoque à l’appui le hadith du walî, que Bukhârî est seul à rapporter dans son Sahîh : « …et lorsque Je l’aime, Je suis l’ouïe par laquelle il entend et le regard par lequel il voit… »
Des soufis affirment aussi que le murîd est dans la main de son cheikh comme le mort dans la main de celui qui le lave : il lui obéit en tous ses états, d’une obéissance qui n’admet ni objection ni discussion, quand bien même il verrait de lui ce qui, en apparence, contredit la Loi. Ils invoquent l’histoire du serviteur vertueux al-Khidr, homme de la Réalité et de la science infuse, avec le prophète de Dieu Moïse, sur lui la paix, homme de la Loi, dans la sourate de la Caverne :
« As-tu tué un être innocent, qui n’a tué personne ? Tu as commis certes, une chose affreuse ! »
Coran, 18:74
Or une telle position porte un danger qui n’échappe à aucun esprit avisé : quiconque prétend à la maîtrise n’est pas maître pour autant, et le murîd peut tomber dans le piège de la dépossession de sa volonté, l’emprise sectaire, aux mains de personnages dont le dessein est bassement mondain.
L’impeccabilité appartient aux prophètes, et pour la Révélation seule
Et quand bien même l’éducateur serait un cheikh réunissant les conditions du maître parvenu et faisant parvenir (à Dieu), la question demeure des limites de l’obéissance et du suivi. Pour les prophètes et les envoyés, qui transmettent les messages de Dieu, l’affaire est claire et tranchée par la parole du Très-Haut :
« Il n’appartient pas à un croyant ou à une croyante, une fois qu’Allah et Son messager ont décidé d’une chose, d’avoir encore le choix dans leur façon d’agir. Et quiconque désobéit à Allah et à Son messager, s’est égaré certes, d’un égarement évident. »
Coran, 33:36
Voilà pour ce qu’ils transmettent de leur Seigneur, et tel est le sens de l’impeccabilité (‘isma) dont Dieu a doté en propre Ses prophètes et Ses envoyés. Dans la vie courante et les affaires du monde, il en va autrement. Muslim rapporte d’après Anas, que Dieu l’agrée, que le Messager de Dieu, paix et salut sur lui et les siens, passa près de gens qui pollinisaient des palmiers et dit : « Si vous ne le faisiez pas, cela s’en porterait mieux. » Les palmiers donnèrent des dattes avortées, de mauvaise qualité. Il repassa près d’eux et demanda : « Qu’ont donc vos palmiers ? » Ils répondirent : « Tu as dit ceci et cela… » Il dit alors : « Vous connaissez mieux que moi les affaires de votre monde. » Le hadith est également rapporté, en diverses versions, par Ibn Khuzayma et Ibn Hibbân dans leurs Sahîhs, entre autres. An-Nawawî lui a consacré un chapitre de son commentaire du Sahîh de Muslim : « De l’obligation de se conformer à ce qu’il a dit au titre de la Loi, à l’exclusion de ce qu’il a mentionné, paix et salut sur lui, des subsistances de ce monde, au titre de l’opinion. »
De même, lors de l’expédition où le Messager de Dieu, paix et salut sur lui, établit son campement en un lieu, un Compagnon lui demanda : est-ce un emplacement que Dieu t’a assigné, ou bien relève-t-il de la guerre et du stratagème ? Lorsque le Messager suprême eut confirmé que ce n’était pas une révélation, le Compagnon exposa la faiblesse de la position, et un autre emplacement lui fut préféré. Le rapport des Compagnons au détenteur de la Révélation était donc un rapport équilibré, qui distingue la raison et la transmission, fait travailler la raison à sa place et ne l’abolit pas.
Cela parut avec éclat en bien des occasions : le suivi n’était pas aveugle, privé de clairvoyance. Lorsque le Bien-Aimé élu, paix et salut sur lui, leur ordonna : « Secours ton frère, qu’il soit injuste ou victime d’injustice », les nobles Compagnons s’en étonnèrent : nous le secourons s’il subit l’injustice, mais comment le secourir quand il la commet ? Sommet de la conscience des finalités du grand Message : la Loi a pour traits l’équité, la droite raison et la nature originelle. Le Bien-Aimé, paix et salut sur lui, répondit : « Tu l’empêches de commettre l’injustice : c’est cela, le secourir. » Rapporté par Bukhârî dans son Sahîh d’après Anas ibn Mâlik.
Non pas impeccables, mais préservés
Les savants et les saints, quelque degré qu’ils atteignent, ne sont pas impeccables : c’est le consensus unanime des gens de science. Mais ils sont « préservés » (mahfûzûn), car Dieu est jaloux de Ses bien-aimés.
Si le Prophète impeccable, la meilleure de toutes les créatures de Dieu, s’est révélé à nous pleinement homme ; si l’on ne retient pas de lui, comme nous l’avons montré, ce qui ne relève pas de la Révélation ; si ses abstentions ne relèvent pas toutes de l’interdit, lui qui s’abstint de manger du lézard parce que ce mets, étranger à son peuple, lui répugnait, sans être pour autant illicite, et qui ne mangeait pas d’ail, parmi d’autres choses délaissées ou accomplies à titre de particularité, comme ses mariages… Dans le hadith authentique rapporté par Muslim et d’autres, Abû Ayyûb al-Ansârî raconte : lorsqu’on apportait un repas au Messager de Dieu, paix et salut sur lui, il en mangeait et m’en envoyait le reste. Un jour, il m’envoya un reste auquel il n’avait pas touché, car il contenait de l’ail. Je lui demandai : est-ce interdit ? « Non, répondit-il, mais je le déteste à cause de son odeur. » Alors je déteste ce que tu détestes, dit Abû Ayyûb. Et dans une version : « Mangez-en ; moi, je ne suis pas comme l’un de vous : je crains d’incommoder mon Compagnon. » Et dans une autre : « Je m’entretiens avec Qui tu ne t’entretiens pas. » (L’ange Gabriel)
Que dire alors du saint guide qui, si haut que soient son degré et sa connaissance de Dieu, n’atteint pas le rang du Prophète et n’est pas impeccable ? Recevrait-on de lui sans discernement et sans limites ? La réponse est assurément non. Le murîd sincère doit comprendre le fiqh de la voie avant de s’y engager, et d’abord ceci : l’obéissance au cheikh est réglée par la Loi. Al-Junayd al-Baghdâdî, imam des deux communautés, gens de la Loi et gens de la Voie, l’a dit : notre voie est liée au Livre et à la Sunna. La Loi est la porte de la Réalité.
L’indication du cheikh, l’épreuve du murîd
Dans les affaires du monde, le murîd peut consulter son cheikh en quête d’apaisement et par recours aux causes : point de déception pour qui demande à Dieu le meilleur choix, point de regret pour qui consulte. Si le murîd suit l’indication de son cheikh, confiant en ce que le saint voit par la lumière de Dieu, et qu’il advient ce qui lui déplaît, qu’il sache que c’est le décret de Dieu, qui fait ce qu’Il veut et qu’il dise le bien et ne blâme pas son cheikh : c’est une épreuve. Et s’il ne suit pas l’indication de son cheikh et qu’il advient ce qui lui plaît, qu’il se garde pareillement de blâmer son cheikh : c’est une épreuve aussi. N’en sortent indemnes, dans les deux cas, que les véridiques, qui ont pris la compagnie du cheikh en vue de la vie dernière et pour le visage de Dieu. Car les questions de subsistance ne sont pas celles de l’éducation spirituelle. Suivre le cheikh dans cette dernière est d’une nécessité impérieuse, quand bien même ton âme y répugnerait, puisque ton bien réside justement dans le fait de la contrarier.
Le cheikh peut-il se tromper dans son indication ? Oui, car Dieu, béni et exalté, fait ce qu’Il veut. Il a abrogé Sa propre parole révélée à Son prophète :
« Allah efface ou confirme ce qu’Il veut, et l’Écriture primordiale est auprès de Lui. »
Coran, 13:39
Il peut décréter des destins pour une sagesse, puis leur substituer ce qu’Il veut, comme Il le veut :
« …il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose où Allah a déposé un grand bien. »
Coran, 4:19
Le serviteur peut être saint aujourd’hui et réprouvé demain, pour un manquement aux convenances envers la Présence ou envers les créatures :
« Sont-ils à l’abri du stratagème d’Allah ? Seuls les gens perdus se sentent à l’abri du stratagème d’Allah. »
Coran, 7:99
Le saint peut aussi être conduit par degrés vers sa perte, ou faiblir devant une épreuve ou une pression :
« Et si Nous ne t’avions pas raffermi, tu aurais bien failli t’incliner quelque peu vers eux. »
Coran, 17:74
La vigilance du cœur, en tout état
En somme : la vigilance du cœur est une obligation impérieuse en tout état, afin que le murîd s’assure qu’il ne s’est pas trompé de chemin et qu’il ne suit ni ses passions ni les débris de ce monde, intérêts ou calculs étroits. La sincérité est la dot de la voie des gens de Dieu, en tout temps, tout lieu, tout état et toute station. L’humilité devant Dieu est son viatique, atteindrait-il en sainteté les nuées du ciel : sans cesse il demande la constance, fait miséricorde aux créatures, ne méprise personne, appelle le bien sur ses contradicteurs et ne voit de défaut qu’en lui-même.
Louange à Celui qui nous a gratifiés de la compagnie des connaissants et nous a accordé, de Sa grâce, la compréhension venue de Lui et l’ouverture venant de Lui :
« Et tout ce que vous avez comme bienfait provient d’Allah. »
Coran, 16:53
De qui te vient la grâce… ne détourne pas ta quête.
Cherche-la en toute manifestation… peut-être un souffle d’elle se montrera.
Par le serviteur pauvre devant son Seigneur, Dr Tarik Abou Nour.







