Le site mauritanien El Mouritany a publié, le 27 août 2026, le témoignage du chercheur Ahmed Bab Ahmed Ham al-Amine, président du Complexe culturel islamique Cheikh Sidi al-Mokhtar al-Kounti en Mauritanie, venu visiter la zâwiya Qâdiriyya Boudchichiyya à Madagh, auprès de Sidi Mouad à l’occasion de la commémoration du Mawlid1. Nous en donnons ici la traduction intégrale, sans coupe ni résumé.
Par le Pr. Ahmed Bab Ahmed Ham al-Amine, président du Complexe culturel islamique Cheikh Sidi al-Mokhtar al-Kounti, Mauritanie
La zâwiya Qâdiriyya Boudchichiyya, sous la conduite de son cheikh actuel al-Hâjj Sidi Mouad al-Qâdiri Boudchich, un phare de rayonnement, un tableau de droiture et de vertu.
Parmi les faveurs dont Dieu, Puissant et Majestueux, m’a comblé, faveurs innombrables, il m’a accordé de visiter la zâwiya2 Qâdiriyya Boudchichiyya, en son siège de la commune de Madagh, province de Berkane, région de l’Oriental, au Royaume du Maroc. Ce fut une visite où la baraka3 du temps s’accorda à la baraka du lieu : le temps, car c’était la commémoration des quinze siècles écoulés depuis la naissance de l’Élu, prière et paix sur lui. Le lieu, car ce sont les nobles espaces de cette antique zâwiya Qâdiriyya, attachée aux constantes de la religion, « le fiqh4 de Mâlik, le credo d’al-Ash’arî et la voie de Junayd le cheminant ». Dieu m’a aussi accordé de visiter les mausolées des cheikhs de cette zâwiya, à commencer par le cheikh Sidi al-Abbâs ben Sidi al-Mokhtar Boudchich, puis son fils et successeur le cheikh Sidi Hamza Boudchich, puis son petit-fils et successeur le cheikh Sidi Jamal Eddine Boudchich, que Dieu sanctifie leurs Secrets5, nous fasse profiter de leurs bénédictions et nous compte parmi ceux qu’Il agrée en Sa miséricorde.
Dieu m’a également fait la grâce de rencontrer le cheikh de la zâwiya Qâdiriyya Boudchichiyya, l’héritier du Secret de ses aïeux les cheikhs illustres, Son Éminence le vénérable cheikh Sidi Mouad al-Qâdiri Boudchich, que Dieu le préserve et le protège. J’ai observé sur son visage sérénité et dignité, éducation et lumières. J’ai perçu en lui le prolongement de la chaîne (sanad), l’attache à la source (mashrab), l’enracinement dans la science et l’éducation, et j’ai su qu’il est un secours ininterrompu et une science bien enracinée. Nous demandons à Dieu de l’assister sans le fatiguer, d’affermir sa résolution et sa certitude, de réaliser sa sincérité et son établissement, et de faire couler par ses mains le bien et la réforme qui profitent au pays et aux serviteurs de Dieu.
Étant moi-même chercheur dans le domaine du soufisme en général, et de la Voie Qâdiriyya en particulier, j’ai écrit ces quelques pages, part infime qui pourrait dispenser des longs développements, pour mettre en lumière certaines caractéristiques de cette zâwiya et de ses vénérables cheikhs, désireux de les partager avec les lecteurs, les chercheurs et les intéressés, ainsi qu’avec les amoureux de cette zâwiya et ses fuqarâ’6, en espérant qu’elles soient un témoignage d’équité et un éclairage sur une part de son rayonnement spirituel, scientifique et éducatif.
Préambule
Il n’échappe à aucun observateur de la chose religieuse au Royaume du Maroc que la source de la zâwiya Qâdiriyya Boudchichiyya fut et demeure, Dieu en soit loué, une source purement spirituelle et éducative, fondée sur la chaîne ininterrompue remontant au meilleur des prophètes et des messagers. Cette zâwiya a constitué un phare de rayonnement, un jardin de vertu et un repère civilisationnel pour l’acquisition des sciences et leur mise en pratique, sur les traces des pieux prédécesseurs parmi les saints et les vertueux, et par attachement à la Commanderie des croyants incarnée dans le Trône alaouite chérifien.
Les cheikhs de cette zâwiya furent des maîtres soufis rabbâniyyûn7, qui contribuèrent par leur effort et leur application à affermir la pensée religieuse et à faire connaître l’islam du juste milieu au Maroc et au-delà, ce qui eut un profond effet dans la guidance de nombreuses personnes et leur découverte de l’essence de l’islam, outre l’amélioration du comportement de nombreux musulmans en comblant le vide spirituel et en habitant les cœurs par l’assiduité au dhikr8, et en purifiant l’âme de ses insinuations et de ses souillures, pour atteindre le rang de la droiture (istiqâma) : la langue du murîd9 se redresse par l’énoncé de la sagesse, son cœur par la sincérité de l’aspiration, son âme par la beauté du service, son esprit par la vénération du sacré, et son for intérieur (sirr) par l’attention tournée vers le Bienfaiteur plutôt que vers Ses bienfaits.
Ces sens réunis font du soufisme, dans la conception de ces maîtres, un projet intégral d’édification de l’homme, où la science ne se sépare pas de l’action, ni l’adoration de l’éthique, ni l’éducation spirituelle du service de la société et de la patrie.
Le sens du soufisme chez les cheikhs de la zâwiya
Les cheikhs de la zâwiya Qâdiriyya Boudchichiyya ont donné la preuve de leur pensée soufie sunnite, pure de toute scorie, innovation et déviation. Cela se manifeste dans les paroles du cheikh Sidi Jamal Eddine al-Qâdiri Boudchich, dans une allocution prononcée à l’occasion du premier anniversaire du décès de son père le cheikh Sidi Hamza Boudchich, que Dieu lui fasse miséricorde. Il y disait : « C’est pourquoi celui qui a accusé le soufisme de repli sur soi, de fatalisme et de réclusion, et du port des habits rapiécés, s’est trompé. Plus exactement, le soufisme est l’islam pur : il en est la moelle, il est la station de l’ihsân10, de la purification (tazkiya), de la véracité et de la sincérité dans toutes les œuvres. Il est le remède efficace à toutes les maladies du cœur et de l’âme, réputées incurables, dont les médecins n’ont su venir à bout. Les soufis sont les véritables pieux prédécesseurs : ils sont les serviteurs du Livre et de la Sunna. J’ai entendu mon grand-père, en de nombreuses occasions et dans divers majâlis11, dire que le soufisme, c’est : « Ce que le Messager vous donne, prenez-le, et ce qu’il vous interdit, abstenez-vous-en. »12 Et mon père, Dieu lui fasse miséricorde, a dit lui aussi sa parole célèbre : « Le soufisme, ce sont des goûts, des élans et des vertus. » » Fin de citation.
C’est une conception qui condense l’essence de l’expérience soufie dans la jonction entre le suivi (ittibâ’) et le goût (dhawq), entre la Loi (sharî’a) et la Réalité (haqîqa), entre la pureté de l’intérieur et la droiture de l’extérieur, de sorte que le soufisme ne soit pas une sortie hors de l’islam, mais un approfondissement de ses sens dans l’âme et le comportement.
L’œuvre des cheikhs, en modèle et en guidance
Ces cheikhs furent connus pour leur anéantissement dans l’amour du Prophète, prière et paix sur lui, de sa famille et de ses compagnons, que Dieu les agrée, et pour leur extrême attachement à sa Sunna et sa défense, au point que le Prophète, prière et paix sur lui, devint puissamment présent dans leur for intérieur, influençant leur comportement et leur méthode. Ils ne se lassent pas de prier sur lui, de chanter ses louanges et de se glorifier de ses nobles traits, aux heures de la nuit et aux extrémités du jour.
Comme preuve de la forte présence du Prophète, prière et paix sur lui, dans la forme et l’essence de cette zâwiya, voici ce que j’ai rapporté de personnes dignes de foi parmi nos cheikhs kountis illustres et les maîtres de notre Voie Qâdiriyya. Je me rappelle qu’il y a plus de dix ans, j’avais résolu de visiter notre aïeul le cheikh Sidi A’mar al-Cheikh, enterré à l’oued Drâa, près de la ville d’Aqqa, dans la province de Tata. Je fis halte dans la ville de Guelmim et logeai dans les espaces de la zâwiya du saint vertueux et combattant le cheikh Abidin ben Sidi Amhammad al-Kounti ben le cheikh Sidi Muhammad al-Khalîfa ben le cheikh Sidi al-Mokhtar al-Kounti, par la généreuse sollicitude de son cheikh Moulay ben Chayykh ben le combattant le cheikh Abidin, que Dieu le préserve. C’est un homme connu pour sa vaillance et sa droiture dans la religion et la chevalerie, doté d’une grande connaissance des savants, d’un amour sincère pour les vertueux et les saints, d’une haute estime pour les chorfa13 Ahl al-Bayt et d’une grande considération pour les gens de mérite et de bien. Il était fidèle dans la transmission des faits et des événements, ne rapportant que ce qu’il avait vu de ses yeux ou reçu de personnes intègres et dignes de foi.
Une fois, il me raconta des aspects précieux du quotidien de son oncle, le saint vertueux le cheikh Sidi Boubker ben le cheikh Abidin, que l’on comptait parmi les maîtres accomplis dans les sciences des goûts et des Secrets, et parmi l’élite que Dieu a gratifiée de la connaissance de Son Nom suprême, celui par lequel, lorsqu’Il est invoqué, Il répond, et lorsqu’on Lui demande par lui, Il donne.
Le cheikh Sidi Boubker est le cheikh de la zâwiya Qâdiriyya Kountiyya Mokhtâriyya, située dans le caïdat de Aïn Oulad Jerrar, province de Tiznit. Il mourut, Dieu lui fasse miséricorde, en 1999. Le cheikh Sidi Boubker entretenait une relation d’affection et d’amitié particulière avec le général marocain, feu Mohamed Belarbi, du temps où celui-ci servait à Agadir. Par la suite, plusieurs fonctions lui furent confiées, la dernière étant la direction de l’Institut royal de l’administration territoriale à Kénitra, avant qu’il ne soit admis à la retraite en 2011. Il décéda, Dieu lui fasse miséricorde, en 2023.
Le cheikh Sidi Boubker raconte : L’officier Mohamed Belarbi était un homme généreux et modeste, aux nobles qualités, aimant les gens de Dieu et son élite. Il me témoignait estime et respect. Un jour, il m’invita et insista pour que je vienne le voir à Rabat. Je répondis à son invitation, et lorsque je pénétrai dans la salle des hôtes de sa maison, la voici pleine d’une foule nombreuse de gens de science et de vertu, comme à l’accoutumée de ses assemblées. Parmi les présents se trouvait le vénérable cheikh Mâ’ al-‘Aynayn ben le cheikh Hasanna ben le cheikh Mâ’ al-‘Aynayn, Dieu lui fasse miséricorde, ainsi que des généraux et d’autres chefs que je connaissais. C’était aux environs de l’an 1968.
Le cheikh Sidi Boubker ajoute : Mohamed Belarbi demanda aux présents : lequel d’entre vous voit le Prophète, prière et paix sur lui ? Certains se mirent à dire qu’ils le voyaient, en rapportant à ce sujet des récits et des histoires. Quant au cheikh Mâ’ al-‘Aynayn ben le cheikh Hasanna, il ne prononça pas un mot. Je le vénérais et le respectais, et par grand respect pour lui j’évitais de parler dans son assemblée, par courtoisie et déférence. Au cœur de cette conversation autour de la vision du Prophète, prière et paix sur lui, mon esprit vagabonda un instant sans que je m’en rende compte. Et vu les propos de certains présents et leurs longues digressions sur le sujet, je me ressaisis et dis en toute spontanéité : Ô gens, que nul ne nous rebatte les oreilles de ces propos ! Le Messager suprême, prière et paix sur lui et sur sa famille, nul ne le voit aujourd’hui au Maroc qu’un seul homme, et il ne le voit qu’au takbîr d’entrée en prière (takbîrat al-ihrâm), apparaissant devant lui du côté droit de manière fugace. Mohamed Belarbi dit : qui est cet homme, ô cheikh Sidi Boubker ? Je répondis : c’est al-Hâjj Sidi al-Abbâs ben Sidi al-Mokhtar Boudchich, le cheikh de la zâwiya Boudchichiyya à Madagh, dans la province de Berkane.
Mohamed Belarbi dit : c’est précisément ce que nous cherchions. Il contacta aussitôt le commandement de la ville d’Oujda, capitale de la région de l’Oriental, le mit en liaison avec le commandement de Berkane et lui demanda de transférer la ligne au cheikh de la zâwiya Boudchichiyya à Madagh. Le cheikh décrocha le combiné en disant : bienvenue, Mohamed Belarbi. Belarbi dit : qui t’a informé de mon nom, ô cheikh ? Le cheikh répondit : tu es l’officier Mohamed Belarbi, tu te trouves à présent dans ta maison à Rabat, tu portes tel et tel vêtement, et il y a avec toi dans ton assemblée le cheikh untel et le cheikh untel, le général untel et le général untel, et il y a avec toi le cheikh Mâ’ al-‘Aynayn ben le cheikh Hasanna ben le cheikh Mâ’ al-‘Aynayn et le cheikh Sidi Boubker ben le cheikh Abidin, et ainsi de suite. Belarbi lui dit : tu as dit vrai, ô cheikh ! Le cheikh Sidi Boubker que tu as nommé est celui qui nous a orientés vers vous et nous a informés de la particularité que tu as auprès de Dieu. Que sais-tu de lui, ô cheikh ? Le cheikh dit : ce que je sais du cheikh Sidi Boubker, c’est que je le vois depuis son enfance jouer sur le dos des saints et des vertueux. Mais dis-lui, que Dieu le récompense en bien, que nous lui demandons de ne plus informer quiconque de ces états qui sont les nôtres, désormais.
Conclusion
À travers cette histoire étonnante, il apparaît clairement, selon le récit transmis et le témoignage de ses auteurs, que cette zâwiya fut fondée sur une piété agréée de Dieu, que ses cheikhs ont fait de l’amour prophétique, du suivi et de l’éducation spirituelle le fondement de leur projet réformateur et éducatif, et que leur lien avec le Prophète, prière et paix sur lui, est présent dans leur for intérieur, leur comportement, leurs éloges (madâ’ih) et leurs awrâd14. Ainsi la zâwiya Qâdiriyya Boudchichiyya apparaît, dans son parcours historique et éducatif, comme le prolongement d’un projet soufi marocain joignant le dhikr et la purification, la science et l’action, l’amour du Prophète et l’attachement à sa Sunna, avec l’attachement aux constantes du Royaume du Maroc et à la Commanderie des croyants. Elle fut véritablement un phare de rayonnement spirituel, un espace d’éducation et de vertu, et un pont de communication religieuse et civilisationnelle à l’intérieur du Maroc et au-delà.
Parmi les plus belles paroles qui résument ce rang, ce que dit l’imam al-Busîrî, Dieu lui fasse miséricorde, dans sa Burda15 :
Muhammad, seigneur des deux mondes, des hommes et des djinns, des Arabes et des non-Arabes.
Il est le Bien-Aimé dont on espère l’intercession pour toute épreuve, parmi les épreuves qui fondent sur nous.
Attribue à sa personne tout l’honneur que tu voudras, attribue à sa valeur toute la grandeur que tu voudras,
car le mérite du Messager de Dieu n’a point de limite qu’une bouche parlante puisse exprimer.
Ne renie pas la révélation issue de sa vision, car il a un cœur qui, lorsque les yeux dorment, ne dort pas.
Celui qui a pour secours le Messager de Dieu, si les lions le rencontrent dans leurs fourrés, ils se figent.
Tout saint est victorieux par lui, et tout ennemi finit brisé.
Notes
- Mawlid : la commémoration de la naissance du Prophète ﷺ. ↩
- Zâwiya : le lieu où une voie soufie enseigne, éduque et accueille, à la fois école, maison de dhikr et refuge. ↩
- Baraka : l’influx de grâce et de bénédiction qui se transmet par les lieux, les personnes et les actes bénis. ↩
- Fiqh : la jurisprudence islamique, science des règles pratiques de la religion. ↩
- Secret (Sirr) : la réalité spirituelle la plus intime que Dieu confie à Ses saints et que la Voie transmet de maître en maître. ↩
- Fuqarâ’ (singulier faqîr) : littéralement « les pauvres » en Dieu, nom que se donnent les cheminants de la Voie. ↩
- Rabbâniyyûn : éducateurs accomplis, hommes de Dieu qui font cheminer vers Lui par la science et l’exemple. ↩
- Dhikr : l’invocation et le souvenir de Dieu, pratique centrale de la voie soufie. ↩
- Murîd : le disciple engagé dans la voie, littéralement « celui qui veut » Dieu. ↩
- Ihsân : l’excellence spirituelle, « adorer Dieu comme si tu Le voyais », troisième degré de la religion après l’islâm et l’imân. ↩
- Majâlis (singulier majlis) : assemblées, séances de science ou de dhikr. ↩
- Allusion au verset coranique al-Hashr 59:7 : « Le butin provenant [des biens] des habitants des cités, que Dieu a accordé sans combat à Son Messager, appartient à Dieu, au Messager, aux proches parents, aux orphelins, aux pauvres et au voyageur en détresse, afin que cela ne circule pas parmi les seuls riches d’entre vous. Prenez ce que le Messager vous donne; et ce qu’il vous interdit, abstenez-vous en; et craignez Dieu car Dieu est dur en punition. » Traduction classique du verset (Oregon State University), vérifiée sur coran-seul.com. ↩
- Chorfa : les descendants du Prophète ﷺ, la noblesse de la famille prophétique (Ahl al-Bayt). ↩
- Awrâd (singulier wird) : litanies quotidiennes propres à chaque voie. ↩
- Burda : célèbre poème de l’imam al-Busîrî (VIIe siècle de l’hégire) à la louange du Prophète ﷺ. ↩
Source
🇲🇷 El Mouritany (Mauritanie), 27 août 2026, sous la signature du chercheur Ahmed Bab Ahmed Ham al-Amine. Texte intégral consulté et archivé le 28 août 2026.







