Le renouveau du soufisme : les trois aspects de l’enseignement de Sidi Hamza

Retranscription de la conférence « L’enseignement de Sidi Hamza » donnée par sidi Karim Ben Driss, sociologue, directeur de l’Institut Soufi de Montréal et auteur de l’étude de référence « Sidi Hamza al-Qâdiri Boudchich, le renouveau du soufisme au Maroc ». Ces paroles ont été prononcées du vivant de Sidi Hamza, qu’Allah sanctifie son Secret. Ce volet, cœur de la conférence, présente les trois aspects fondamentaux du renouveau. D’autres volets suivront. Le texte suit la parole vive de l’orateur. Adaptation : la rédaction.

Premier aspect : la quête inversée

Les soufis des premières heures ont créé une science à partir de leur expérience : la mahabba (l’amour), les dévoilements, la station (maqâm), l’état spirituel (hâl). Et au centre de ce lexique, un couple fondamental : le murîd, le disciple qui aspire, en quête du murâd, le But, c’est-à-dire Dieu Lui-même vers qui tend la quête. Ce couple a été cristallisé en fonction de la quête de l’époque, puis mis sur papier. Or les conditions modernes sont différentes, et Sidi Hamza, dans son élan de renouveau, retourne le couple : au lieu que le disciple aille chercher le guide, c’est le guide qui va chercher le disciple. Ce n’est pas vous qui venez me chercher, dit-il, c’est moi qui vais aller vous chercher.

Le corpus classique du soufisme regorge de récits de la quête ancienne : l’homme ou la femme au baluchon, un bol et une canne, qui va de village en village chercher un guide spirituel, jusqu’à ce qu’un inconnu, à La Mecque ou dans une mosquée lointaine, lui dise mystérieusement de retourner chez lui, car son guide s’y trouve. Mais sur la quête inversée, qui ne commence qu’avec le renouveau, presque rien n’est écrit : jusqu’en 1972, elle n’existait pas. Ses traces sont dans les témoignages vivants de ceux qui l’ont vécue. Je dormais, j’ai vu quelqu’un qui m’appelait. J’étais assis, quelqu’un est venu me prendre par la main pour m’emmener à une soirée d’invocation. Il y aurait là, note l’orateur, un vrai terrain d’étude : interroger les gens sur la manière dont ils ont rencontré ce guide qui, lui, était venu les chercher.

Deuxième aspect : les trois niveaux ouverts à tous

Dans le soufisme classique, les deux premiers niveaux de la religion, la pratique et la doctrine, étaient tenus pour acquis : la société les portait, et celui qui aspirait à plus cherchait le troisième. C’est toute l’histoire de l’imam Ghazâlî : après avoir parachevé son niveau intellectuel et rationnel, il tombe dans un doute existentiel qui le mène à chercher ce troisième niveau. Il quitte les honneurs, la chaire de son université, sa famille et ses biens pour trouver un guide spirituel, et revient dix ans plus tard, transformé, laissant à la communauté sa « Vivification des sciences de la religion ». Or, dit Sidi Hamza, nous avons aujourd’hui tout perdu de cette structure : le premier niveau, le deuxième et évidemment le troisième. Alors il ouvre les portes et reconstruit tout depuis le début.

La voie est ainsi devenue universelle, kawniyya, ce qu’on peut traduire par cosmique : les portes sont ouvertes, au musulman comme au non-musulman, pour tout rebâtir depuis le commencement. Rebâtir quoi ? Mon rapport à la Loi, mon rapport à la pensée, mon expérience intuitive. Et la Loi qui se révèle alors est une loi intériorisée, sur mesure, pas le prêt-à-porter de monsieur Tout-le-Monde. Sans même parler de loi, le guide invite à l’invocation pour purifier le cœur, et le cœur purifié devient sensible au monde comme un radar. Il devient ce poisson d’eau douce qui, à l’approche de l’eau salée, s’en écarte de lui-même : quand mon cœur sent des choses contraires à mon intériorité, je m’en éloigne, et quand ce que je mange n’est pas de l’ordre du licite, mon corps le sent. C’est par cette intériorisation que l’on redécouvre ce qu’on appelle la sharî’a, qui fait couler tant d’encre aujourd’hui précisément parce qu’elle est perçue de l’extérieur. Perçue de l’extérieur, est-ce encore de la Loi qu’on parle, ou d’une vision de l’esprit ?

Troisième aspect : les saveurs avant le renoncement

Dans l’éducation spirituelle classique, le guide mettait l’aspirant en réclusion : cinq ou six ans de renoncement, et au terme seulement, il lui donnait l’invocation, et son cœur s’illuminait par les saveurs. Car il y a des saveurs spirituelles : comme le monde illicite a les siennes, le monde de la présence divine a les siennes, simplement voilées jusqu’à ce qu’on en fasse l’expérience. Sidi Hamza retourne ce couple aussi : il met les saveurs d’abord. Dès que le disciple entre dans la voie, il reçoit le dhikr, ce que l’autre type de guide donnait à la fin, et il est saisi par les saveurs dès l’entrée.

L’adage dit que le soufi est le fils de son temps, et Sidi Hamza l’est jusque dans son langage, tissé de la vie quotidienne. Jusque dans le nom qu’il donne à son disciple : le faqir, la faqira, le pauvre, non pas matériellement mais en Dieu, l’état d’intériorité et d’humilité vers lequel on chemine. Chaque voie nomme son disciple d’après l’état où son guide le mène : chez Jalâl ad-Dîn Rûmî, le derviche, l’humilité. Dans la Tijaniyya, le murîd, le désir ardent de la connaissance. Ici, le pauvre en Dieu.

L’illumination d’abord, donc, et Sidi Hamza le dit avec une image : quand on veut mettre de l’ordre dans une chambre, la moindre des choses est d’allumer la lumière. Lumière allumée, on voit ce qui est en désordre et ce qu’il faut faire. Dès l’entrée, un peu d’invocation, et l’on sent cette illumination à travers les saveurs : des choses qu’on sent, qu’on voit, qu’on entend, ou simplement une énergie, le nashât, ce bien-être. Puis on sort, cela tient un jour ou deux, cela s’estompe, et l’on revient chercher la présence : c’est dans ce va-et-vient entre l’extérieur et l’intérieur que l’éducation spirituelle se fait. Le renoncement vient quand même, à la fin, mais mûri par l’expérience : comme l’enfant qui a mis les doigts dans la prise ne les y remet plus, c’est ma propre expérience de la présence et de sa perte qui me guide, sans personne au bâton pour me dire quoi faire.

Sidi Hamza l’enseigne par une autre image. Quand vous invoquez, ensemble ou seul, vous allez chercher de la présence, et cette présence, le soufisme la symbolise par le miel. Votre corps est le contenant de ce miel : s’il est éventré, vous le perdez. Alors colmatez votre contenant. C’est un travail de vigilance : je suis limpide, heureux, d’un bien-être extraordinaire, puis trois jours après je me sens mal. Pourquoi ? Je refais ma traversée : où étais-je, avec qui, quel lieu ? Et l’expérience répétée me rend certain : je ne retourne plus à cet endroit, je vais là où je garde la présence.

Voilà les trois aspects fondamentaux de ce qu’on appelle le renouveau du soufisme : la quête inversée, les trois niveaux ouverts à tous, les saveurs avant le renoncement. Les outils de ce renouveau, l’invocation, l’audition spirituelle, le compagnonnage, feront l’objet du volet suivant.

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