Deuxième volet de la conférence « L’enseignement de Sidi Hamza » de sidi Karim Ben Driss. Après le retrait du sacré et les trois niveaux de la religion, l’orateur situe historiquement le soufisme confrérique, puis raconte les racines de la Tariqa : Madagh, le secret parti et revenu, et la rencontre du jeune Sidi Hamza avec son guide. Adaptation : la rédaction.
Il n’existe pas un soufisme, mais plusieurs
Quand on parle de soufisme, il faut d’abord dire qu’il n’en existe pas un seul. Il y a aujourd’hui encore un soufisme extatique, celui des transes, de la marche sur la braise, des prodiges corporels, celui que les anthropologues comme Doutté ou Gellner ont étudié comme une anthropologie de l’extase ou de la magie en islam. Et le terrible est que c’est sur ce soufisme-là qu’on tombe en tapant le mot sur YouTube. Ce n’est pas le sujet. Le sujet de ce soir est le soufisme confrérique, qui est le soufisme de l’équilibre des trois niveaux, celui que Sidi Hamza diffuse à travers l’expérience confrérique.
Les trois âges du soufisme
Schématiquement, trois moments. Le premier est le soufisme des premières heures, dans les deux siècles qui suivent la mort du Prophète ﷺ : un soufisme du renoncement, en réaction à l’éclosion d’un empire pris dans le politique et l’accumulation des biens. Ses grandes figures se retirent du monde. Et soixante ans après la mort du Prophète ﷺ paraît Râbi’a al-‘Adawiyya, qui ouvre grandes les portes du rapport amoureux à l’être : l’amour radical, latent dans le texte coranique, qu’elle prend en charge au point que les maîtres de son temps tels que Hasan al-Basrî apprennent de sa ferveur. Le deuxième moment est celui de la construction doctrinale, de Junayd jusqu’à l’imam Ghazâlî : après deux siècles d’expérience vécue, les soufis écrivent, pour répondre à la théologie rationaliste qui dénigrait le troisième niveau, mais surtout pour former le corpus doctrinal du soufisme, son rapport à la vie du Prophète ﷺ et au texte coranique. Le troisième moment, qui court depuis sur cinq ou six siècles et jusqu’à aujourd’hui, est la période confrérique, née à Bagdad autour de Moulay ‘Abd al-Qâdir al-Jîlânî, dont les fils exportèrent l’organisation : une zaouïa mère où vit le guide, et des succursales jusqu’à Fès, en Andalousie, en Asie, en Afrique, selon le rayonnement du maître.
La médersa et la zaouïa : l’école de l’intellect et l’école du cœur
Cette organisation ouvrait à tous l’expérience spirituelle, dans une société où deux systèmes éducatifs vivaient en parallèle : la médersa, primaire, secondaire et universitaire, où l’on parfaisait ses études théologiques, l’école de l’intellect ; et la zaouïa, l’école du cœur. Zaouïa veut dire le coin : dans la mosquée, quand les gens de l’obligation avaient fait leur prière et sortaient, ceux qui aspiraient au troisième niveau restaient dans un coin à invoquer, jusqu’à la prière suivante. Un jour, historiquement, ce coin est sorti de la mosquée et s’est bâti ses propres murs. Là apparaît un guide spirituel, et une organisation autour de lui, où, dès l’origine, la place des femmes fut importante : cette affinité entre la femme et le soufisme vient de loin.
Madagh : le secret parti et revenu
Les ancêtres de Sidi al-Hajj ‘Abbâs, qui sont ceux de Sidi Hamza, sont venus d’Irak aux XVIIe-XVIIIe siècles s’installer à Madagh, dans la région des Béni Snassen. Ils sont venus avec le dépôt spirituel et l’autorisation de donner l’éducation. Or un de leurs ancêtres, avant de mourir, chercha à qui transmettre l’autorisation et le secret, comme il se fait dans toutes les voies. Il ne trouva personne. À son fils, il dit : tu n’es pas capable de prendre le secret, et il n’y a personne ici pour le prendre. Ce secret reviendra de là où il revient, et le statut de la voie va changer : elle ne sera plus une voie d’éducation spirituelle vivante, mais une voie de bonne grâce, de tabarruk, jusqu’au jour où viendra quelqu’un pour lui redonner vigueur.
Ce quelqu’un, c’est Sidi Boumediene (al-Qâdiri Boutchich). Trente-cinq ans avant qu’il ne frappe à sa porte, Sidi al-Hajj ‘Abbâs cherchait un guide pour le mener à la connaissance intérieure. Il alla partout, jusqu’à un ravi, un majdhûb. Il faut redéfinir cette figure que la terre d’islam reconnaît : quelqu’un qui a fait l’expérience de la proximité divine, mais seul, sans guidance, et qui n’a pas su revenir au monde commun de la responsabilité. Il en reste ravi, et le droit lui-même l’en dispense. Foucault a décrit le fou, il n’a pas décrit le ravi, faute de le connaître. Au ravi donc, Sidi al-Hajj ‘Abbâs dit : guide-moi vers Dieu. Le ravi rit : « As-tu déjà vu un ravi guider quelqu’un vers Dieu ? » Et l’autre de répondre : « As-tu déjà vu quelqu’un aller vers Dieu guidé par son ego ? » Alors le ravi rit encore et dit : « Rentre chez toi, occupe-toi de tes terres. Un jour viendra où le guide lui-même frappera à ta porte. » Trente-cinq ans après, Sidi Boumediene, descendu des montagnes de Tarjit, frappa à sa porte. Il le reconnut et le prit pour guide, à quarante ans.
Le père entra alors dans des états extatiques si extraordinaires que le jeune Hamza s’interrogeait : qui est cet homme venu s’installer chez mon père, à qui mon père donne ses terres et ses biens, et qui est venu le rendre fou ? Un jour qu’ils étaient tous trois, le père demanda : j’ai une vision à te raconter, puis-je la dire devant mon fils ? Et Sidi Boumediene : « Raconte-la. Il est des nôtres. » La vision racontée, le guide demanda au jeune homme de les laisser, puis le retint seul à seul. Ce qui s’est passé entre eux, nul ne le sait, mais quand ils se quittèrent, Sidi Hamza était transformé et avait pris le pacte. Le pacte, c’est en termes modernes l’inscription à l’école du cœur : je choisis le guide qui me mènera vers la connaissance spirituelle, avant de m’apercevoir, plus tard, que c’est lui qui m’avait choisi. Et ce détail est déjà un clin d’œil du renouveau : Sidi Hamza prend le pacte à dix-neuf ans, quand le soufisme classique n’ouvrait sa porte qu’à quarante ans passés, après épreuves, habit rapiécé, réclusion au pain rassis. Le disciple, même, adoucira quelque peu la rigueur de son guide : avec ce renouveau s’opère un passage d’un enseignement de rigueur à un enseignement de beauté.
De l’extinction à la subsistance : le parcours
L’orateur lit alors un passage de Sidi Hamza : « De 1942 à 1955, je suis resté très près de Sidi Boumediene. Je l’aimais beaucoup. J’étais en admiration devant la majesté de ses faits, de ses gestes et de ses paroles. J’ai vécu, en suivant l’enseignement de Sidi Boumediene, l’état du fanâ’, de l’extinction, puis celui du baqâ’, de la subsistance. J’ai aussi goûté à des choses extraordinaires dont je ne peux parler, par respect pour la Loi. » Un passage très simple, qui vaut son pesant d’or pour comprendre le parcours spirituel.
Car ce parcours est une série de prises de conscience. La première est la conscience discriminatoire, celle de monsieur Tout-le-Monde, décrite dès Junayd et Ghazâlî : je vois un homme, une femme, un verre, un arbre, et je discrimine, supérieur, inférieur, au mieux égal, mais toujours figé dans ma subjectivité. Par la guidance d’un maître et ses outils, cette conscience se transforme et se dissout dans la présence divine : c’est l’alchimie de l’ego, le bronze qui devient or. Sidi Hamza le dit à sa façon : « La voie spirituelle est comme une ébénisterie. Le disciple y entre bois brut et il en sort sculpté. » En écho à la parole sacrée : Mon serviteur ne cesse de s’approcher de Moi par les actes surérogatoires jusqu’à ce que Je l’aime, et quand Je l’aime, Je suis l’ouïe par laquelle il entend, la vue par laquelle il voit, la main par laquelle il saisit, le pied par lequel il marche. C’est le fanâ’, la dissolution : ce que vécut ce saint d’Algérie, Sidi Hadda, qui appelait tout visiteur Sidi Hadda, homme, femme, enfant ou vieillard, tant sa conscience était dissoute dans la présence. C’est aussi ce que vécut al-Hallâj, jusqu’aux paroles extatiques. Et c’est la limite que marque Sidi Hamza, homme du respect de la Loi : « J’ai goûté des choses dont je ne peux parler, par respect pour la Loi. »
Puis vient le troisième moment, qui parachève le parcours : la conscience de la subsistance, le baqâ’. Je reviens au monde de la différenciation, je reconnais l’homme, la femme, le verre, le ciel, mais autrement : Dieu subsiste dans mon intériorité, dans mon cœur, et je suis dans le monde extérieur. Je peux payer mes impôts, prendre soin de ma famille. Les états et les stations, hâl et maqâm, sont infinis : ‘Attâr en a fait les vallées du « Langage des oiseaux », Moulay ‘Abd al-Qâdir al-Jîlânî en a décrit sept, Al-Semnouni quatre-vingt-dix-neuf, mais ils sont sans nombre. Et celui qui parachève ce parcours peut recevoir l’autorité de guider à son tour. Comme ce fut le cas de Sidi Hamza.
* Sumnun al-Muhibb (également connu sous le nom d’Al-Semnouni) était un célèbre mystique soufi originaire de Bagdad au IXe siècle, surnommé « l’Amant » (al-Muhibb) en raison de ses profonds enseignements sur l’amour divin. Il fut une figure éminente des débuts du mysticisme islamique, associé à la tradition de l’ascétisme et à la voie du pur amour pour Dieu.







