Madagh : les Assemblées de Lumière révèlent la profondeur africaine du soufisme marocain

Du 19 au 25 août 2026, la zaouïa de Madagh, dans la province de Berkane, accueille la deuxième édition des Majâlis al-Anwâr fî dhikr as-salât ‘alâ n-Nabî al-Mukhtâr (les Assemblées de Lumière dans l’évocation de la prière sur le Prophète élu). La Tariqa Qâdiriyya Boutchichiya les organise sous la supervision de Sidi Hajj Mouad al-Qâdiri Boutchich, en célébration du Mawlid 1448 de l’Hégire. Le mot d’ordre de cette édition dit à lui seul son ambition : « L’extension du patrimoine soufi marocain en Afrique : les parcours, les manifestations et les horizons ».

Vingt-cinq supports arabophones, du Caire à Dakar et de Nouakchott à Rabat, en ont rendu compte cette semaine. Ce n’est pas la couverture habituelle d’une fête religieuse. Ce que la presse a retenu, c’est une thèse : le soufisme marocain n’a pas simplement voyagé vers le sud, il a transmis un système de valeurs, et ce legs se relit aujourd’hui comme une profondeur stratégique.

Onze pays, une même généalogie spirituelle

Le deuxième contingent d’oulémas africains est arrivé à Madagh pour rencontrer le guide de la Voie. Les délégations venaient de Mauritanie, du Sénégal, de Gambie, de Côte d’Ivoire, du Nigeria, du Burkina Faso, du Niger, du Ghana, d’Égypte, du Cameroun et de Guinée Conakry. À ces onze pays s’ajoutent des participants européens et asiatiques.

Le programme tient sur deux jambes. Une jambe spirituelle : le dhikr, la récitation du Coran, la prière sur le Prophète, et l’étude de deux livres qui disent bien de quelle tradition il s’agit, ash-Shifâ bi-ta’rîf huqûq al-Mustafâ du Qâdî ‘Iyâd et le Sahîh de l’imam al-Bukhârî. Une jambe savante : l’histoire du soufisme marocain en Afrique, ses valeurs spirituelles et sociales, les réseaux de transmission, et ce que les intervenants ont nommé la diplomatie spirituelle. Les séances savantes se comptent à partir du 20 août, la deuxième s’étant tenue le 21 et la troisième le 22.

La séance des valeurs, et sa conclusion

La deuxième séance, tenue le vendredi 8 Rabî’ al-Awwal 1448 (21 août 2026) sous la présidence du Dr Mohammed Ghani, cadre au ministère des Habous et des Affaires islamiques, portait sur « le soufisme marocain africain, les valeurs spirituelles et sociétales ». Quatre intervenants y ont parlé : du Sénégal sur la présence du soufisme marocain dans l’expérience mouride et la méthode de Cheikh Ahmadou Bamba, de Côte d’Ivoire sur la Tijâniyya comme prolongement du soufisme sunnite marocain, du Nigeria sur les Dalâ’il al-Khayrât et le goût spirituel commun qu’ils ont formé de part et d’autre du Sahara, et du Maroc sur les Shamâ’il muhammadiyya comme porte d’entrée de la tazkiya, par le professeur Abdelfattah Elakili.

La Tariqa a publié de cette séance son propre compte rendu, détaillé et nourri, dont nous donnons la traduction française intégrale. Nous n’en reprenons donc ici que la conclusion, parce qu’elle commande tout le reste.

L’extension marocaine en Afrique ne se réduit pas au passage des Voies et des zaouïas d’un pays à un autre : elle relève, en profondeur, du passage d’un système de valeurs spirituelles, éthiques et sociales, constitué autour de la voie médiane, de l’amour du Messager, de la purification de l’âme, du service de la société et de l’enracinement de la paix et de la coexistence.

Le troisième jour : la preuve par les livres

Le samedi 22 août, la séance a déplacé la démonstration du terrain des valeurs à celui des textes, sous le troisième axe du programme : « Le patrimoine soufi marocain et sa transmission des savoirs vers l’Afrique ». Son postulat est net : l’extension marocaine ne s’est pas limitée aux Voies et aux zaouïas, elle a passé par le livre, le matn, le savoir, la poésie et la louange prophétique.

Le Dr Ali Yaacoub, professeur de l’enseignement supérieur à l’Université islamique du Niger, a posé une remarque qui renverse une habitude de lecture. Les relations entre le Maroc et l’Afrique de l’Ouest se sont bâties historiquement sur des liens commerciaux, culturels, savants et spirituels, mais les études se sont concentrées bien davantage sur le versant commercial, tandis que les relations savantes et spirituelles n’ont pas reçu la même attention. Et le Sahara ne fut pas un obstacle à leur développement. Il a désigné deux livres comme modèles de ce passage, ash-Shifâ du Qâdî ‘Iyâd et les Dalâ’il al-Khayrât d’al-Jazûlî, dont la circulation a diffusé la biographie prophétique, les Shamâ’il et les madâ’ih, tout en renforçant la communication savante et spirituelle.

Le Dr Abdelaziz Sana, du Burkina Faso, a traité de la réception, dans les zaouïas et les écoles coraniques burkinabè, du takhmîs des Wasâ’il al-mutaqabbala à la louange du Prophète, et de son effet sur la vénération du Messager dans la société soufie de son pays. Il a montré que la louange prophétique y est présente en arabe comme dans les langues locales, et qu’elle s’inscrit dans une longue histoire liée à l’entrée de l’islam dans la région par l’Afrique du Nord, avec le passage de la pensée soufie venue du Maghreb. Il a retracé les étapes de la naissance, de la réception et de la circulation de ces poèmes, ainsi que les supports qui ont porté leur diffusion.

Le Dr Ali Aboulahi Abderrazak, professeur à la faculté de langue arabe et des sciences humaines de l’Université islamique du Niger, a examiné les prolongements de la Burda et de la Hamziyya d’al-Busîrî dans la louange prophétique nigériane. Les savants et les soufis du Nigeria, a-t-il montré, ont produit à travers des périodes historiques diverses une littérature islamique en langue arabe, en vers et en prose, où les deux poèmes de l’imam al-Busîrî ont eu une présence manifeste, par l’inspiration des contenus et des images poétiques et par l’imitation de certains procédés et constructions.

Le Dr Mohammed Ghani, cadre au ministère des Habous et professeur invité dans plusieurs universités occidentales, a présenté la louange prophétique marocaine comme un système éducatif ayant franchi le Sahara. Il a insisté sur le rôle du samâ’ dans l’éducation collective et la mémorisation des matn, sur la complémentarité de la Burda, de la Hamziyya, d’ash-Shifâ et du Sahîh d’al-Bukhârî dans la purification de l’âme et la maîtrise du comportement, et sur le rôle du sanad et de l’autorisation dans la transmission du madîh : celui-ci n’est pas un répertoire, c’est une pratique spirituelle et éducative qui s’autorise.

Le Dr Sid Amar Cheikh Abidine, directeur du Centre africain de recherche et de consultation à Nouakchott, a traité du rayonnement religieux et civilisationnel du soufisme au Maroc, en pays de Shinqît et en Afrique subsaharienne, avec pour modèle l’école qâdirie des Kunta. Il en a passé en revue les rôles religieux, savants, éducatifs et missionnaires, en montrant qu’elle a contribué à l’enseignement, à la préservation de la paix et à l’organisation du commerce, en plus de sa résistance à la colonisation française, et qu’elle a bâti des réseaux soufis étendus à travers des régions et des tribus différentes.

Les travaux de la séance ont conclu que l’extension du soufisme marocain en Afrique ne s’est pas limitée au passage des Voies et des zaouïas, mais qu’elle a englobé des champs de savoir, de littérature, d’éducation et de spiritualité, par les livres, les matn, les louanges et les poèmes. La séance s’est achevée par un moment de madîh et de samâ’ donné par l’ensemble officiel de la Tariqa Qâdiriyya Boutchichiya de Madagh.

De la mémoire au partenariat

Un mot revient dans presque toutes les interventions, et c’est celui qui explique l’écho de presse : la sécurité spirituelle. Les travaux ont insisté sur la nécessité de passer de l’évocation d’une mémoire soufie commune à la construction de partenariats spirituels, scientifiques et culturels, de manière à rapprocher les peuples marocain et africains et à préserver ce patrimoine pour les générations à venir. Le soufisme marocain, ont conclu les intervenants, a bâti à travers l’histoire des ponts qui dépassaient le domaine religieux pour atteindre ceux de la science, de la culture et de la communication entre les hommes, ce qui rend ces liens susceptibles d’un renouvellement contemporain dans le cadre de ce que l’on peut décrire comme une diplomatie spirituelle.

Cette lecture n’est pas restée interne à la rencontre. Elle a trouvé un relais officiel étranger, le conseiller du ministre de l’Intérieur sénégalais pour les affaires religieuses ayant pris la parole à Madagh pour saluer le modèle marocain de gestion du religieux et nommer ses trois fondements. Sa déclaration fait l’objet d’un article distinct.

Les Assemblées se clôtureront le mardi 25 août 2026 par une séance finale, avec les mots des délégations participantes et la lecture du télégramme adressé à Amir al-Mu’minîn le Roi Mohammed VI.

Sources

Comptes rendus dont le contenu a été consulté intégralement pour cet article :

À quoi s’ajoutent deux documents de première main : le compte rendu publié par la page arabe de la Tariqa Qâdiriyya Boutchichiya, dont la traduction française intégrale est disponible, et le reportage de Dimatv sur l’ouverture de l’édition.

La même dépêche a été reprise par une vingtaine d’autres supports arabophones, parmi lesquels 🇪🇬 Al-Youm as-Sâbi’ et Masrawy (Égypte), 🇸🇳 Dakar News (Sénégal) et 🇲🇷 El Mouritany (Mauritanie).


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